Paloma Vallecillo : « Comme une présence rassurante, matin et soir »

Je passe devant Notre-Dame deux fois par jour, matin et soir, depuis 6 ans maintenant. En soi, je n’y suis entrée qu’une fois, mais passer devant me faisait sentir comme une présence un peu rassurante. Enfin un truc qui tient dans une vie et une ville qui change en permanence. Même si c’était égoïste et  franchement un peu bizarre de ramener une cathédrale qui a vu passer des siècles d’histoire et foule d’écrivains à mon niveau de banlieusarde agnostique. En rentrant ce lundi soir, dans la ligne 5, la grosse fumée blanche au-dessus de la Seine m’a fait penser qu’un chantier brûlait à côté. Un rapide tour sur Twitter s’est finalement transformé en une soirée sur le direct de Reuters. Dans la soirée, depuis l’Hôtel de Ville de Paris, je me suis mêlée aux centaines de passants postés derrière les barrières de sécurité pour regarder avec un mélange de sidération et de tristesse les dernières lueurs brûlantes filtrées par les cadres en métal de l’édifice. Pas sûre de pouvoir y entrer à nouveau un jour.

Eugénie Costa : « Dans l’épaisse fumée, quelques souvenirs d’enfant et une promesse non tenue »

La soirée était calée, le premier épisode de la dernière saison de Game of Thrones m’attendait. C’était ce programme-là et rien d’autre, choix aussi immuable que la première pierre qui fonde une cathédrale. L’instant était solennel, le noir avait envahi la pièce. Générique. Et puis, au milieu de l’épisode, une notification pop-up sur mon téléphone est venue briser l’obscurité pour m’informer que dans notre espace-temps une partie du visage de Paris s’était mise à flamber. Subitement. La charpente de Notre-Dame s’était muée en un gigantesque brasier. Mettre sur pause, basculer sur les chaînes d’information en continu, entendre Stéphane Bern pleurer et voir le cœur de l’île de la Cité brûler.

Dans l’épaisse fumée jaunâtre qui s’échappait de la nef, j’ai aperçu quelques souvenirs d’enfant et une promesse non tenue. J’ai vu une petite fille poser ses mains collantes de confiture contre le verre d’une vitrine qui accueillait une gargouille reproduite en marionnette et fabriquée par son père. Une petite fille qui se déguisait tous les dimanches en bohémienne, qui rembobinait sans lassitude la VHS d’un dessin animé bien connu et qui se servait du CD comme tambourin, fracassant le plastique de la pochette. J’y ai vu une adolescente qui dévora le roman de Victor Hugo en un seul été, en un seul souffle, tournant chaque page avec application.

Une adolescente qui ne trouva pas plus belle Esméralda que celle incarnée par Gina Lollobrigida récitant les mots de Prévert. J’y ai vu une jeune femme venue étudier sur la capitale, sortant de ses cours, sautillant vers la Seine et s’asseyant sur le parvis pour contempler l’illustre façade. Une jeune femme qui se jura qu’un jour elle braverait le flot des touristes pour y entrer, elle aussi, pour y chercher l’original de cette petite gargouille, au sommet d’une des tours. Elle n’a jamais su si elle la trouverait dans la tour nord ou dans la tour sud.

Parce que sept ans (et autant de saisons de Game of Thrones) plus tard, je ne l’ai jamais fait. Mais, ce lundi, j’ai dû jeter mon regret dans les flammes. Notre-Dame de Paris a une mémoire, est un sanctuaire. Ainsi, elle est à vous. Elle est aux Parisiens, aux Franciliens, aux provinciaux. Elle est aux étrangers qui la visitent ou qui la rêvent. Notre-Dame est à nous. Notre-Dame était à moi. Aujourd’hui, elle s’abîme entre des mains impuissantes. Mais ces mêmes mains la reconstruiront demain. Parce qu’il existe des imaginaires plus grands que tous les feux qui tenteront de les consumer.

Latifa Oulkhouir : « Ma première fois à Paris… »

Quand on habite en province, un voyage scolaire à Paris, c’est toujours quelque chose. Ça se prépare des mois avant. D’où je viens, Paris, en car, c’est à quatre heures de route alors quand il s’agit de n’y aller qu’une seule journée, il ne faut pas oublier qu’il faudra se lever tôt. Je me souviens que j’étais au collège et je me souviens surtout de l’aube de ce jour-là. Celle de ma première fois à Paris. La première fois, on croit toujours que quelque chose nous attend là-bas. « A Paris ».  Les jours d’avant, il y avait eu de l’appréhension presque autant que de l’excitation. Sur le programme de la journée, il y avait écrit que nous visiterions Notre-Dame-de Paris. J’avais hâte. En CM2 j’avais écrit au stylo plume bleu sur une feuille grands carreaux toutes les paroles de la chanson « Belle » extraite de la comédie musicale « Notre-Dame de Paris » avant de les apprendre par cœur. Tellement par cœur que je suis encore capable de les ânonner quinze ans plus tard.

Mon appréhension venait du fait que je ne savais pas si ma religion me permettait de rentrer dans une cathédrale. Je voulais demander mais j’avais peur que la réponse soit négative. Je mourrais d’envie d’y entrer. Inutile de vous dire qu’Hélène Ségara m’avait eue plus que l’architecture gothique. Parce que je suis très sensible aux interdits, la veille du départ, d’une voix précipitée, j’ai demandé. Si je pouvais. Mon père a ri et m’a trouvé très bête. J’y suis entrée et c’était beau. En ressortant, j’ignore encore pourquoi j’étais fière et heureuse. Je m’en souviens et si je ne m’en souvenais pas il me suffirait de regarder la photo qui me reste de ce voyage. Une fierté mêlée à de la joie, c’est exactement ce qui se lit sur mon visage et mon sourire argenté. Voilà comment j’ai posé devant Notre-Dame avec ma doudoune et mes Requin violettes de provinciale, l’index levé vers le ciel.

Audrey Pronesti : « Ce drame nous rappelle que rien n’est indestructible »

Impuissants et désemparés, nous voyons cette vieille dame de 855 ans s’effondrer peu à peu, sous la puissance des flammes. Cela résonne comme un air funeste et sonne le glas de toute une époque. Une partie d’elle s’en va, en emportant nos souvenirs. Ce repère ancestral est en train de disparaître. Qui ne connaît pas cette cathédrale, cette star mondiale ? Qui ne s’est jamais projeté à travers elle, même à l’autre bout de la planète ? Ce drame nous rappelle, à tout un chacun, que rien n’est indestructible. Comment peut-on même concevoir qu’un tel chef d’œuvre, qu’un tel roc, puisse s’envoler de la sorte ? Génératrice de tant d’admirations, de l’inspiration de tant d’artistes, d’écrivains, de personnalités au fil des époques… Ce soir, toute l’humanité est ébranlée. Cela prendra du temps mais Notre-Dame se relèvera… avec la force et le courage de notre humanité.

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