Le réseau Interlogement 93 a lancé un calendrier de l’Avent qui illustre le quotidien de sans-abris. Un moyen pour l’association, qui gère les appels au 115 du département, d’alerter les pouvoirs publics. Chaque nuit, près de 300 personnes dorment dans la rue en Seine-Saint-Denis.

« Noël à la Rue ». C’est le nom du calendrier de l’Avent lancé le 1er décembre par le réseau Interlogement 93. Chaque jour illustre la vie de personnes sans-abri et donne un aperçu de la situation alarmante des SDF de Seine-Saint-Denis. « L’idée du calendrier est au départ venue des équipes du SAMU social, explique Bénédicte Souben, responsable de la communication et de l’animation réseau à Interlogement 93. Nous avons décidé de parler de Noël différemment, en montrant des situations rapportées du terrain par ces équipes. C’est une manière de redonner un visage à des statistiques, et de montrer à quel point des choses banales du quotidien, comme se laver ou manger, peuvent devenir difficiles » Elle nous prévient, certaines vignettes sont particulièrement dures. « Il y en a que je ne recommande pas de montrer aux enfants », précise-t-elle.

Parmi les missions du réseau, l’accès au logement des populations précarisées dans le département, l’accompagnement social des personnes sans-abri, la gestion en Seine-Saint-Denis du Service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO 93) et le 115, numéro vert pour l’hébergement d’urgence. Débordé par l’augmentation de la demande d’hébergement, le réseau espère surtout un renforcement de ses moyens de travail.

S’adresser au Père Noël plutôt qu’aux interlocuteurs institutionnels

Avec son calendrier, l’association lance une pétition : « Pour Noël, demandons un toit pour chaque personne à la rue ! » Et rappelle qu’en 2016, « ce sont 8125 personnes qui, malgré leurs appels au 115, ont dû se résoudre à dormir dans la rue en Seine-Saint-Denis ». Pour chaque signature obtenue, l’organisation s’engage à envoyer un texte au président Emmanuel Macron sous forme de lettre au Père Noël. À ce jour, la pétition a recueilli presque 2 000 soutiens.

« Si nous avons choisi de faire une lettre au Père Noël, ce n’est pas pour rien : c’est bien le signe que les équipes sont désabusées et s’adresseront plutôt au Père Noël qu’aux interlocuteurs habituels, justifie Gérard Barbier, président d’Interlogement 93. Il y a une situation d’urgence sociale en Seine-Saint-Denis qui s’aggrave au fil des années, alors que les moyens de réponse n’ont pas augmenté dans les mêmes proportions ».

250 à 300 personnes qui arrivent à joindre le 115 ne trouvent pas d’hébergement et restent à la rue

L’année dernière, Interlogement 93 a présenté un plan d’urgence de veille sociale sur trois ans en Seine-Saint-Denis à la DRIHL, à la préfète à l’égalité des chances et au cabinet du ministre du logement de cette période. « Le but de ce plan est simplement de mettre le département au niveau de la moyenne sociale », explique le président. Ce plan réclame une augmentation du nombre d’écoutants au 115, un passage du nombre d’équipes de maraude à cinq au lieu de seulement deux actuellement, et une augmentation du nombre de centres d’accueil de jour – aujourd’hui, nous explique-t-on, dans le département, seul trois de ces centres fournissent une prestation d’accueil complète : l’un est à Bondy, l’autre à Gagny, et le troisième à la frontière de Paris.

« Ce plan a été entendu et reconnu pertinent, poursuit Gérard Barbier, mais les moyens effectivement obtenus ont été en-deçà de ce que nous demandions : nous avons eu 10 écoutants supplémentaires sur les 20 demandés pour l’ensemble du plan. Nos moyens restent très insuffisants, compte tenu du fait que le 115 est ouvert 24/24, 7 jours sur 7, et reçoit plusieurs milliers d’appels par jour, pour un à six écoutants présents en même temps. Beaucoup d’appels restent sans réponse, avec un taux de décroché d’environ 10%, contre 14 à 15% dans d’autres départements », déplore Gérard Barbier.

Combien d’écoutant faudrait-il pour que le 115 assure mieux sa mission ? « Nous avons réalisé une étude qui conclut qu’avec 22 écoutants, le 115 pourrait assurer un service correct », indique pour sa part Jean-Jacques Merlin, Directeur Général d’Interlogement 93. La vignette du calendrier de l’avant du 6 décembre illustre ce chiffre : sur 757 appelants, 504 n’avaient pas reçu de réponse, parfois après des heures d’attente. Chaque jour, en Seine-Saint-Denis, 250 à 300 personnes qui arrivent à joindre le 115 ne trouvent pas d’hébergement et restent à la rue.

Un parc hôtelier saturé, pas de places d’hébergement pour les personnes sans-abri

Avec une augmentation de plus de 21% du nombre d’appels au 115 et un accroissement du nombre de demandes de mise à l’abri de plus de 30% entre 2013 et 2016, selon le plan d’urgence présenté par le réseau, les effectifs du 115 ne suffisent pas à répondre aux besoins, et les places d’hébergement manquent. Le nombre de maraudes lui aussi n’a crû que de 11,4% sur la même période, toujours selon le plan, alors que le nombre de signalement aux équipes mobiles d’aide via le 115 a augmenté de 93%, avec 1 592 signalements. Le public aidé a évolué : la demande actuelle vient souvent de primo-arrivants, de femmes et d’enfants à la rue depuis peu, dont beaucoup sont à Aubervilliers, Montreuil et Saint-Denis. Le 115 et les équipes mobiles d’aides se retrouvent ainsi détournés de leur première cible, qui sont les grands exclus isolés, et faute de moyens, peinent à remplir leur mission.

Pourquoi une situation si dramatique dans le département ? La question, vaste, fait sourire. Pour Gérard Barbier, la situation est non seulement liée à l’histoire d’accueil de cette banlieue, mais elle trouve aussi des explications plus terre-à-terre. « En Île-de-France, Paris prend la majeure partie du budget de l’État prévue pour la région. Les autres départements prennent ce qui reste, et les ajustements se font à la marge. Il y a peu de corrections d’une année sur l’autre. La Seine-Saint-Denis est ainsi partie avec un handicap qu’elle n’a jamais pu combler, alors que la précarité augmente, et le symptôme le plus prégnant en est sans doute le nombre de ménages dans la rue ».

Par ménages, il faut surtout comprendre ménages avec enfants. En Seine-Saint-Denis, le premier logement d’urgence est l’hôtel, où malgré l’engorgement les personnes sans-abri ont une chance de trouver une chambre par l’intermédiaire du 115. Problème : pour des raisons de sécurité, rares sont les hôtels qui acceptent plus de trois personnes dans une même chambre. Dès lors, les familles monoparentales sans abri qui comptent plus de deux enfants n’ont souvent pas d’autre option que de dormir dans la rue. « Faute de places en hôtel, après leur accouchement, entre septembre et novembre, près de 70 femmes ont conservé plus longtemps leur place à la maternité pour éviter de rester à la rue, déplore le président de l’organisation. Si on compare le coût d’une nuit en maternité et celui d’une nuit à l’hôtel, la situation paraît aberrante ».

« C’est un public qui a appris à composer avec le fait qu’il n’a pas sa place »

Les choses ne sont guère plus faciles pour les familles qui remplissent les critères d’accès aux hôtels. « Sur les 8 300 nuitées hôtelières de mise à l’abri quotidiennes réalisées, 40 à 50% concernent des enfants, indique Valérie Puvilland, chef du service observation sociale SIAO 93. 60% sont mis à l’abri en Seine-Saint-Denis, les autres étant répartis dans des hôtels à travers l’Île-de-France ». Souvent, les familles doivent changer d’hôtel de nombreuses fois au cours d’une même année, ce qui a un impact sur leur santé, leur emploi et sur la scolarisation des enfants. Quant aux personnes sans-abri seules, elles voient leur situation carrément reléguée au second plan, et leur taux de non-recours au 115 est important. « C’est un public qui a appris à composer avec le fait qu’il n’a pas sa place, résume avec amertume Grégory Hochberg, chef de service d’Interlogement 93, en charge en Seine-Saint-Denis du SIAO. Ces personnes savent que parce qu’elles n’ont pas de famille, on ne leur trouvera pas de place en dehors de la période hivernale. Elles ne nous contactent donc même plus ».

Faute de dispositif d’hébergement suffisant, l’hôtel, pourtant censé être une solution transitoire, finit par être utilisé comme une solution pérenne. Et comme l’accompagnement social et l’aide au relogement y sont quasiment absents, la situation prend l’allure d’un cercle vicieux : pas de places d’hébergement pérenne, donc hôtel ; hôtel, donc moins de chances d’accéder au logement.

Autre difficulté : évaluer les besoins, comme connaître le nombre de places d’hébergement supplémentaires nécessaires pour remédier au problème des personnes sans-abri en Seine-Saint-Denis. Valérie Puvilland avance toutefois un chiffre : « Compte tenu des 8 300 nuitées d’hôtel fournies par jour, cela ferait sens d’avoir 8 300 places d’hébergement, pour permettre d’avancer vers une sortie de l’hébergement d’urgence. Il y a aussi 250 à 300 demandes d’hébergement non pourvues par jour. En l’état actuel des choses, la chaîne est embolisée dès le départ, et elle est aussi embolisée en bout de parcours, puisqu’il y a un manque de logement social ».

Des personnes de retour à la rue le 31 mars ?

La préfecture de Seine-Saint-Denis mettra plus de 500 places d’hébergement temporaires pendant l’hiver, en complément des 11 000 ouvertes toute l’année. Une annonce de la Direction Régionale et Interdépartementale de l’Hébergement et du Logement (DRIHL) vient d’asséner un nouveau coup dur au réseau Interlogement 93 : la non-prolongation de la période hivernale, contrairement à l’usage ces dernières années. « La prolongation donnait du temps aux structures pérennes pour organiser la prise en charge des personnes mises à l’abri pendant l’hiver. Avec cette annonce, nous risquons de devoir mettre un nombre important de personnes à la rue le 31 mars », s’inquiète Valérie Puvilland.

« Les équipes de veille sociale essaient d’atténuer toutes ces difficultés en étant présentes aux côtés des personnes sans-abri. À défaut d’un logement, elles leur donnent du café… », souligne Gérard Barbier, en référence à l’une des premières vignettes publiées dans le calendrier de l’Avent.

Sarah SMAÏL

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