Notre blogueuse a suivi les débats de la commission spéciale réunie le 31 octobre, afin d’étudier la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel. Deux anciennes prostituées ont été invitées à témoigner.

La proposition de loi sur la prostitution sera examinée par l’Assemblée Nationale fin novembre. Le texte prévoit de sanctionner le recours à une prostituée d’une amende de 1 500 euros, doublée en cas de récidive. Il abroge aussi le délit de racolage public. La commission a souhaité donner la parole à deux femmes qui ont exercé, qui en sont sorties, et qui tiennent à la pénalisation du client, contrairement aux « salauds » du mensuel Causeur, signataires de la pétition « Touche pas à ma pute ».

Laurence Noelle (2)Laurence Noelle (2)Laurence Noëlle, 46 ans, est aujourd’hui formatrice en relations humaines, conférencière et travaille pour le ministère de la Justice et de l’Éducation. Cette femme a connu la prostitution adolescente, piégée par un réseau de proxénète. À 18 ans, elle a quitté son pays pour sauver sa peau. Il lui aura fallu 28 ans pour oser sortir de l’ombre. Les raisons de sa honte et de sa peur ? Le mépris de la société à l’égard des prostituées. Pour appuyer son propos, elle énumère quelques synonymes de la prostitution dans le dictionnaire français : « fille de mauvaise vie, catin, volaille, entraîneuse, entremetteuse, greluche, grue, morue, pétasse, pouffiasse, putain, pute, racoleuse, roulure, tapineuse, traînée » . Elle poursuit sa démonstration avec le verbe « se prostituer » : « s’avilir, se sacrifier, s’humilier, se déshonorer, racoler, tapiner ».

Elle veut montrer le vrai visage de la prostitution. Sa violence. Parce qu’elle n’est pas capable de raconter son calvaire en regardant l’assistance dans les yeux, elle décide de citer deux passages de son livre, paru en avril 2013, Renaître de ses hontes (Ed. Le Passeur) : « Je me souviens avoir torturé des hommes qui me le demandaient. Le fantasme d’un de mes clients était que je lui fasse mal en lui écrasant les testicules avec mon pied, armée d’une chaussure à talon aiguille. Il me demandait également de lui serrer très fort les testicules avec une cordelette. Un autre me payait uniquement pour être insulté et humilié. Je l’obligeais à descendre dans la rue en culotte et en soutien-gorge. Il en éprouvait beaucoup de plaisir. D’autres encore me payaient pour jouer ce qu’ils voyaient dans les films pornographiques. J’étais une actrice qui devait se conformer aux désirs du réalisateur dire des choses bien précises prévues dans le scénario  ».

« D’autres étaient des voyeurs, des hommes qui aimaient regarder leur femme coucher avec un autre et qui se masturbaient pendant ce temps-là dans le coin de la pièce. Certains arrivaient même avec l’amant de leur femme. Une nuit, je suis tombée sur un malade mental. Il a tenté de me tuer en m’étranglant. Il était convulsé par la haine. Heureusement, je payais très cher un videur dont le travail était de me protéger contre tous ces tarés. Si je n’avais pas laissé les clés à l’extérieur et si je n’avais pas crié, je serais morte. Le pire dans tout ce que j’ai vécu était de sodomiser certains clients avec un gode en cuir. À chaque fois je devais enfoncer cet horrible objet dans leur anus. J’avais des malaises physiques insoutenables. Ma plus grande souffrance physique était d’accepter de force des sexes trop gros pour mon vagin. J’ai rencontré plus d’un homme complexé par ce handicap. Ils ne pouvaient donc pas avoir de rapports sexuels normaux, alors ils allaient voir les prostituées. Tout supporter, même l’insupportable, encore et encore, sans pouvoir hurler de douleur ».

Elle poursuit par un autre passage dont elle a encore plus honte : « A chaque client, je me précipitais sous la douche tellement je me sentais souillée, humiliée. Il me fallait encore un autre verre d’alcool ou un autre rail de cocaïne. Mon corps entier, en particulier mon vagin, me faisait terriblement souffrir. Mais le pire était l’état de mes dents. J’ai terriblement honte d’écrire ces détails-là, mais pourquoi faudrait-il continuer à se taire ? Pour ne pas déranger notre société qui joue l’aveugle devant tant d’humiliation ? Bon nombre de clients achetaient une fellation. Bien entendu, ils en voulaient pour leur argent et j’étais obligé d’aller jusqu’au bout. J’avais donc une espèce de plaque dentaire répugnante qui m’était insupportable. J’en avais des hauts le cœur et je crachais sans cesse dans les toilettes pour m’en débarrasser. Je me brossais les dents continuellement pour retrouver un semblant de propreté et de dignité. Je sais que ce que j’écris est à la limite de l’insoutenable, mais c‘est la réalité, la vraie ».

Toutes les femmes du milieu qu’elle connait ont des problèmes d’addiction. Alcool, drogues, médicaments. C’est le quotidien des travailleuses du sexe pour tenir le coup. Au petit déjeuner pour elle, c’était une bouteille de rosé, suivi d’un rail de cocaïne. Pour « faire la morte ». Pour ne plus rien ressentir. S’anesthésier, par tous les moyens possibles.

Lorsqu’on l’interroge sur la notion de prostitution choisie, elle explique qu’à 17 ans quand elle était sur le trottoir, elle affirmait être majeure, avoir choisi et être heureuse. C’est ce qu’elle appelle le choix désespéré. Elle poursuit : « On a évidemment toujours le choix, celui de dire oui ou non. En ce qui me concerne, j’ai fait le choix de dire oui parce que j’avais peur, parce que j’étais jeune et vulnérable ». Laurence analyse son entrée dans la prostitution comme le reflet d’un comportement destructeur. Elle a connu une enfance violente. En grandissant, elle était convaincue qu’elle était un objet méprisable, un objet puant. Elle pensait : « Je dois vraiment être une mauvaise fille si papa m’a abandonné à ma naissance, si maman ne m’aime pas ». À l’époque, elle « crevait d’un manque d’amour ». Elle considère que c’est le mépris qu’elle avait d’elle-même qui l’a entraîné dans la prostitution. Elle affirme : « À chaque fois qu’il y a prostitution il y a vulnérabilité, qu’elle soit économique ou psychologique ».

C’est l’amour qui l’a sorti du cauchemar. À l’époque, pour se protéger, elle avait acheté un doberman. Enfin, elle pouvait donner de l’amour. Et en recevoir en retour. Lorsque son proxénète a menacé de prendre son chien, pour la première fois de sa vie, elle a dit non. Alors elle a décroché son téléphone, et a tiré de son sac la carte de visite du Mouvement du Nid qu’elle avait gardé précieusement. Le lendemain, grâce à l’association, elle fuyait le trottoir pour l’Angleterre.

Elle invite tous ceux qui prônent la prostitution à mettre un porte-jarretelle et à aller sur le trottoir, « comme un rosbeef », un objet, et de voir l’effet que cela fait. Selon elle, les défenseurs de la prostitution veulent seulement continuer à aller voir des prostituées. Ce qu’elle pense de ceux qui prétendent que la prostitution protégerait la société contre le viol généralisé ? Le violeur recherche le viol, pas les prostituées. En revanche, la prostitution accentue le droit que se donnent certains hommes à posséder une femme.

Cette justification fondamentale de la prostitution, à savoir le besoin irrépressible de l’homme, est pour elle un leurre. Comment se fait-il qu’il y ait de nombreux hommes qui ne vont pas voir les prostituées ? Y aurait-il certains hommes avec un besoin incontrôlable et d’autres pas ? Elle condamne ce stigmate culturel, cette croyance selon laquelle le désir sexuel masculin serait incontrôlable.

Laurence est favorable à la pénalisation du client. Avant tout pour poser une limite, une limite symbolique. « Il faut responsabiliser le client, lui faire comprendre qu’il est complice des réseaux et du proxénétisme ».

Rosen Hicher (2)Rosen Hicher a 57 ans. Divorcée, mère de six enfants, elle explique s’être prostituée volontairement pendant 22 ans. « Volontairement, car jamais sous l’emprise de qui que ce soit, ou de quoi que ce soit, hormis de l’argent ». Elle énumère les raisons qui ont provoqué sa chute dans la prostitution. Abusée sexuellement par un oncle à 13 ans puis par un ami de son père à 16 ans, elle a également été victime de violences conjugales. Comme de nombreuses prostituées, elle a elle aussi milité pour la liberté d’exercer la prostitution. Elle prétendait faire ce qu’elle veut de sa vie, de son corps. Le problème, analyse-t-elle, c’est qu’ « une fois rentrée dans la prostitution, il n’y a plus de liberté ». Elle se persuadait d’avoir le choix, d’être en accord avec elle-même. Dire qu’on a le choix pour garder une certaine dignité. Quand elle a pris conscience que ce qu’elle faisait « n’était pas logique », elle s’est effondrée.

Au total, elle aura mis 10 ans à essayer de trouver une porte de sortie. Il est pour elle bien plus facile de rentrer dans la prostitution que d’en sortir. La raison ? L’argent qui rentre tous les jours, des sommes importantes qui rassurent. Une prostituée n’a pas peur de manquer : il suffit d’aller dehors et de chercher un client. Il a fallu réapprendre à vivre avec de nouveaux revenus, « à respecter l’argent ». Elle estime avoir eu de la chance : grâce à une pension compensatoire versée par son ex-mari et une pension d’invalidité due à une maladie orpheline, elle a pu vivre décemment et réapprendre à vivre comme tout le monde. Aujourd’hui encore, elle connaît des difficultés à gérer son budget, à rentrer dans le cadre.

Pour elle, seule la pénalisation pourra faire prendre conscience aux clients d’aujourd’hui la gravité de leurs actes. Mais elle estime que c’est par la prévention qu’il faudra agir sur les nouvelles générations. Leur faire comprendre qu’on n’achète pas un corps. Et faire comprendre aux jeunes filles qu’on n’accepte pas une relation tarifée pour augmenter son train de vie.

Selon un sondage TNS Sofres publié le 30 octobre, 73% des concitoyens seraient favorables à l’idée de responsabiliser les clients, une majorité d’entre eux étant néanmoins opposée à l’idée d’une sanction sous forme d’amende.

Aurore Gerin

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