En février 2018, Stéphanie Thibault, auxiliaire de puériculture de 47 ans et ses deux filles Ludivine et Amandine, font, chez elles, une découverte surprenante. Elles logent au 11ème et dernier étage de l’immeuble. « Avec les filles, on rentrait d’une soirée et c’est à ce moment-là que nous avons constaté qu’il y avait des souris dans l’appartement ». Elle débute alors les démarches nécessaires pour faire un signalement auprès du bailleur, l’Office Public de l’Habitat d’Aubervilliers. Pendant deux mois, aucun retour ne lui est fait, aucune réponse ne lui est adressée malgré l’urgence et l’insalubrité. Début avril, les trois femmes sont enfin reçues, une première fois par Anthony Daguet, le président de l’OPH, qui leur assure avoir bien pris en compte leur problème. Le temps que la procédure suive son cours, les premières interventions ont lieu au mois de juin 2018, pour constater l’humidité et la présence de pièges. Mais les mois défilent et toujours rien.

Souris, insalubrité et humidité, le quotidien de Stéphanie Thibaut au 42 rue Danielle Casanova à Aubervilliers

Je continue de vivre ici car je paie mon loyer tous les mois et je ne veux pas laisser l’appartement vide. De temps à autre, je vais quand même dormir chez ma mère parce que je sature

Ses deux filles, Amandine et Ludivine décident ensemble de quitter l’appartement pour partir vivre chez leur grand-mère à Aubervilliers. Stéphanie Thibault, elle, fait le choix de rester. « Je continue de vivre ici car je paie mon loyer tous les mois et je ne veux pas laisser l’appartement vide. De temps à autre, je vais quand même dormir chez ma mère parce que je sature ». Par mesure d’hygiène et aussi par phobie, la locataire se met alors à protéger toutes ses affaires avec un système particulier : elle les dispose dans des caisses en plastique. L’appartement ressemble à un hangar de stockage plus qu’à un lieu de vie. D’ailleurs, Stéphanie Thibault n’a pas d’autre choix que de faire ses machines à laver chez sa mère pour garantir son hygiène. Elle vit comme dans un campement car tout est emballé pour éviter que les affaires soient attaquées par les rongeurs.

Pour éviter qu’elles ne soient attaquées par les souris et les cafards, Stéphanie Thibaut a ms toutes les affaires de son appartement dans des caisses et des sacs en plastique.

L’appartement infesté de souris, elle trouve une solution palliative. Elle installe plusieurs pièges dans chaque pièce et se met à répandre des produits anti-cafards, présents aussi dans l’appartement. Des produits qui lui coûtent très cher :  jusqu’à près de 500 euros, à sa charge.

Bientôt un an d’attente

Interrogé, le président de l’OPH d’Aubervilliers, Antony Daguet assure n’avoir eu connaissance que « tardivement du cas de Mme Thibault. J’avais demandé à ce qu’on règle les choses mais ça n’a pas été fait comme il fallait. Ca a vraiment été pris en main à partir de juin ». En juillet 2018, une personne mandatée par le bailleur est venue constater la couverture des fenêtres, l’isolation et l’humidité. « C’est cette personne qui m’a signifié que mon logement était insalubre et que je devais faire un signalement auprès de mon assurance en urgence », indique Stéphanie Thibault. Fin septembre, les premières expertises qui débutent permettront de statuer lors de l’expertise contradictoire. 

En parallèle de cette longue procédure, Stéphanie Thibault décide d’engager une action en justice à la maison de la Justice à Aubervilliers. Objectif : obtenir gain de cause sur la prise en charge des travaux à effectuer et une proposition de relogement. La première audience de conciliation s’est tenue le 25 septembre. La deuxième a eu lieu ce mardi 20 novembre. « On m’a dit que des travaux extérieurs étaient primordiaux puis des travaux intérieurs mais sans me donner de date. Si nous ne trouvons aucun accord, nous irons jusqu’au procès, au Tribunal de Bobigny », affirme Stéphanie Thibault.

Un autre agent de l’OPH est venu inspecter le logement pour détecter la présence des souris et reboucher les trous dans les murs. Il décide de mettre des produits exterminants. Seulement, ces derniers, très agressifs pour les voies respiratoires et pour les yeux, déclenchent une réaction allergique chez la locataire, diagnostiquée par le médecin. Elle est contrainte de laisser ses fenêtres ouvertes malgré l’hiver qui arrive.

Tout l’appartement de Stéphanie Thibault est insalubre. Malgré les courriers, passages d’agents de l’OPH d’Aubervilliers et de nombreux rendez-vous, rien ne bouge depuis pratiquement un an

Une pétition d’autres voisins pour dénoncer l’insalubrité

Stéphanie Thibault n’est pas la seule de l’immeuble à souffrir de cette situation. Une pétition concernant le problème des souris et de l’insalubrité a circulé dans les étages. 28 de ses voisins l’on signée. Antony Daguet assure que ce document n’est pas arrivé jusqu’à lui. « Je n’étais pas au courant de cette pétition, elle ne m’est pas parvenue ».

La pétition des habitants du 42 rue Danielle Casanova pour alerter l’OPH d’Aubervilliers de la situation d’insalubrité depuis février 2018

 J’ai eu des souris dans mon appartement pendant 12 ans. J’ai dû pleurer et encore pleurer pour qu’on trouve une solution

Difficile d’imaginer que l’information ne soit pas remontée tellement les récits des habitants, parfois datant de plus d’une dizaine d’années, sont éloquents. Comme celui de Houria*, 67 ans. « J’ai eu des souris dans mon appartement pendant 12 ans. J’ai dû pleurer et encore pleurer pour qu’on trouve une solution. Ils m’ont enlevé ma baignoire et rebouché les trous de souris et maintenant je n’en ai plus depuis un an. ». Elle reconnaît que même si aujourd’hui elle n’a plus ce problème, elle reste traumatisée : « Maintenant, dès que j’entends un tout petit bruit, je me réveille la nuit, de peur que ça recommence ».

« C’est un problème régulier dans les logements, explique Anthony Daguet. Il y a un process établi qui consiste à appeler le gardien pour faire intervenir une entreprise qui doit venir. Elle a une obligation de résultat ». Seulement, les locataires signataires de la pétition soutiennent avoir effectué le signalement en bonne et due forme. A cela, Mr Antony Daguet répond : « En effet, parfois, il y a des ratés, à cause d’un problème de communication ou l’entreprise ne passe pas forcément ».

La plupart des locataires victimes de souris se sentent peu entendus. Tous les étages sont concernés. Chacun gère la situation au cas par cas. Certains utilisent des pièges, d’autres les tuent eux-mêmes, quand quelques-uns ont ont complètement baissé les bras. « Nous prévenons la gardienne à chaque fois que nous allons payer notre loyer mais nous n’avons aucun retour, personne ne passe », indique une jeune mère de famille, habitante du 4eme étage. Tous ont la même sensation d’abandon et d’impuissance.

Il y avait un trou de souris énorme de la taille de ma tête

Ceux qui ont réussi à se débarrasser du problème de souris définitivement ont dû effectuer de lourds travaux. C’est le cas de Mr Huriez, 45 ans, père de famille : « Ils ont dû déplacer complètement mon évier et derrière il y avait un trou de souris énorme de la taille de ma tête ». S’il est débarrassé des souris, son appartement est toujours infesté de cafards. « Lorsqu’un agent se déplace pour les cafards, il met juste quelques gouttes de produit complètement inefficace. Je suis obligé d’acheter mes propres produits et ça me revient à une centaine d’euro à chaque fois ». Ceux qui ne sont pas encore touchés assurent voir des souris régulièrement en bas de l’immeuble, dans le bâtiment et les escaliers. « Vu qu’il y en avait pleins dehors et que certaines montaient, on a dû condamner la fenêtre de ma chambre, pour être sûre de ne pas en avoir », indique Edith, qui vit au rez-de-chaussée.

« Nous sommes dans une perspective de lui trouver un autre logement », nous a assuré mercredi 14 novembre Anthony Daguet, le président de l’OPH d’Aubervilliers, s’agissant de Stéphanie Thibault. Cette dernière a également a reçu un appel d’un agent de l’OPH ce lundi pour faire un point sur sa demande de relogement. Le discours est différent puisque que l’agent lui aurait indiqué qu’elle n’était pas « dans une situation catastrophique« . Pas de quoi rassurer Stéphanie Thibault et ses filles, ainsi que tous les autres habitants du 42 rue Danielle Casanova à Aubervilliers, clairement à bout aujourd’hui.

Audrey PRONESTI

Articles liés

  • « Une mission locale, ce n’est pas un Pôle Emploi pour les jeunes »

    Ce lundi 3 juin, le réseau des missions locales d’Ile-de-France se rassemblait rue de Grenelle pour contester la baisse des financements que leur alloue le ministère. Dans le viseur des agents des missions locales, la course à la performance, des chantages à la fusion et une logique qui les asphyxie. Reportage.

    Par Anne-Cécile Demulsant
    Le 05/06/2019
  • A Ivry, une classe en plein air contre l’école de Blanquer

    Partout en Ile-de-France, la mobilisation contre la loi pour une école de la confiance se poursuit. Au-delà des grèves, des opérations « école déserte » ou des manifestations, des formes d'expression originales se créent. Exemple à Ivry-sur-Seine, où les parents d'élèves ont pris l'initiative de faire la classe... en plein air pour sensibiliser à la loi Blanquer. Reportage.

    Par Bondy Blog
    Le 28/05/2019
  • Le « procès de la transphobie » laisse un goût amer

    Les images de l'agression de Julia, place de la République à Paris le 31 mars dernier, avaient suscité un tollé général. Le procès de son principal agresseur, un jeune homme sans-papiers de 23 ans, avait lieu hier au tribunal correctionnel de Paris. Il s’est soldé par une condamnation et la reconnaissance du caractère transphobe de l'agression, fait majeur sur le plan symbolique. Récit.

    Par Arno Pedram
    Le 23/05/2019