Plus que quelques heures à patienter avant de connaître les résultats de ces élections législatives aux enjeux immenses, presque trop grands pour nous. Au marché de Saint-Denis, on navigue entre les étals d’olives, les tapis, le fatalisme et la normalité bien orchestrée. Les primeurs sont sérieux, les clients pressés : il faut bien remplir le frigo, au sens propre comme au figuré. « C’est la folie ! », scande un primeur. Il parle des prix, pas de la situation politique.

« La France a besoin de moi. Pas l’inverse », balaye rapidement Hicham Belkadd, surplombant ses cagettes de fruits et légumes. Une victoire du Rassemblement National ne lui fait pas plus peur que ça. « On est déjà au max niveau racisme », fait remarquer une fille qui passe pas loin. Son petit ami nuance : « les racistes les plus extrêmes risquent de se lâcher ». Mediapart a déjà documenté au moins une agression raciste par jour depuis le premier tour.

A Saint-Denis, la gauche s’est qualifiée dès le premier tour dans un contexte de violences policières et de polémique sur l’armement de la police municipale. ©GrégoireCampione

L’État français aura toujours besoin de main d’œuvre étrangère

« Mais l’État français aura toujours besoin de main d’œuvre étrangère », espère le jeune couple. « Si l’extrême droite passe, cela aura peut-être pour effet de booster les personnes qui ont l’habitude de se reposer sur leurs lauriers, ceux qui sont endormis », imaginent Kelya et Lukeni. Eux-mêmes n’ont pas voté au premier tour.

En ce dimanche d’élections, les jeux sont déjà faits à Saint-Denis. Divisée en deux circonscriptions, la ville a fait le travail. Ses habitants ont élu Éric Coquerel pour la première circonscription (Ouest et Sud) avec 69 % des voix. Les parties Nord et Est de la ville ont quant à elles choisi Stéphane Peu à 72 %. Des scores encore plus gros qu’à l’échelle des circonscriptions. Il faut dire que les combats inscrits à l’agenda de la gauche ne manquent pas : mort de Yanis en 2021 à l’issue d’une course-poursuite avec la BAC, critique de l’armement de la police municipale, mais aussi mouvements sociaux dans le milieu éducatif ou hospitalier et suspicion de nettoyage social en vue des JO.

Une mère de famille est rassurée par la victoire de la gauche en Seine-Saint-Denis. Pour le reste, elle a “la boule au ventre”. ©GrégoireCampione

« J’espère qu’on restera comme on est »

Le résultat de ce soir, déjà, ne leur appartient plus. Peut-être qu’il ne l’a jamais été, pensent-ils. « C’est aux Français de décider », analyse Foued. Ne l’est-il pas ? Appuyé sur son caddie, il réfléchit vite. « Je paye mes impôts ici, je suis allé à l’école là-bas… Oui, je suis français », tranche-t-il un sourire aux lèvres.

Arrivé minot en France en 1974, Foued constate « que les gens n’ont pas peur » de la suite. Il grimace puis se reprend quand on lui demande de se souvenir de son arrivée en France. « Je me sentais un peu isolé en tant que Marocain, mais il n’y avait pas de place pour le racisme. J’étais dans la découverte » de l’autre et des autres cultures. Saint-Denis la cosmopolite, c’est sa première ville. Foued passe désormais sa retraite près de Strasbourg, il n’est là que pour la semaine pour rendre visite à ses sœurs. « J’espère tout de même qu’on aura une République propre et honnête ». Et puis, « j’espère qu’on restera comme on est », lâche-t-il en regardant les gens qui font leurs emplettes.

À chaque crise, on nous propose une solution radicale. L’Histoire se répète toujours

Ulysse vient lui aussi d’ailleurs. Il a voté à Saint-Denis, mais est né en Albanie. « J’ai connu la dictature », prévient-il. Il attend le résultat du scrutin sans rien en attendre, même s’il a voté à gauche. « L’angoisse ne sert à rien. À chaque crise, on nous propose une solution radicale. L’Histoire se répète toujours », analyse-t-il. « Je suis fataliste », lâche-t-il. Sous l’extrême droite, ils pensent surtout aux pauvres et aux stigmatisés. « Moi, je suis retraité, je viens d’ailleurs, mais je suis blanc », appuie-t-il.

Fewzia et sa nièce prévoient de rester enfermées chez elles, de peur d’agressions racistes.©GrégoireCampione

Une nuit qui s’annonce longue

Démoralisés par la résignation générale, on passe une tête au 129, un restaurant fast-food iconique en Seine-Saint-Denis. Il n’y a pas encore foule, mais les cuisines s’activent. Un employé nous avoue ne pas avoir voté. On perçoit peut-être des regrets.

Fewzia a le visage ridé, mais radieux. Elle a voté pour la gauche à Epinay. Elle n’aura pas à retourner aux urnes. Elle passera le dimanche en famille et la soirée aussi. « J’ai dit à mes enfants : ce soir, on ne bouge pas », s’agite-t-elle soudainement apeurée. Une soirée cloîtrée de peur des ratonnades. « J’ai peur, mais j’ai toujours peur de toute façon », tempère sa nièce qui se tient à ses côtés.

On va vivre la boule au ventre

« On va vivre la boule au ventre », déclare Nawel, croisée quelques mètres plus loin. Elle pose un regard sur sa fille, encore dans sa poussette. « Avant l’élection, on voulait partir. On ne savait pas si c’était le meilleur endroit pour élever notre fille. Depuis le premier tour, on se dit qu’on est bien à Saint-Denis », nous explique-t-elle.

« C’est tellement triste au vu de l’Histoire de la France. C’est tellement triste d’en être arrivé là », répète-t-elle. En attendant les résultats du second tour, son mari est sur la route. Le bureau de vote dans lequel il est inscrit se situe à Villecresnes (Val-de-Marne). Une triangulaire l’attend : le Nouveau Front Populaire en tête, suivi du Rassemblement National et un candidat macroniste. Il fera son possible pour que le RN n’ait pas une seule voix.

Méline Escrihuela

Photos : Grégoire Campione

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