18h11 : A trois heures du match, les drapeaux et les maillots de l’Algérie sont déjà de sortie dans le centre-ville de Bondy. Au rond-point de l’église, on klaxonne encore plus que d’habitude (pour ceux qui connaissent le coin, ça veut dire qu’on klaxonne vraiment beaucoup).

20h : Au centre de Bondy, certains s’installent déjà aux terrasses des cafés alentours. On croise un papa qui conduit son fiston d’un ou deux ans en poussette. Il lui installe son hochet du jour : un mini-drapeau de l’Algérie. What did you expect ?

20h11 : Ceux qui sont déjà dans le match, aux 4-Chemins entre Aubervilliers et Pantin, ce sont… les policiers. Ils sont partout. On les voit contrôler trois jeunes à scooter. Il leur manque sûrement l’assurance ou autres documents. Leurs scooters sont mobilisés, ils seront mis en fourrière. Tolérance zéro, ce soir, visiblement.

20h54 : Au Blue Crystal, un bar du 11e, ce sont les Sénégalais qui dominent. Il y a du monde, en vert, en rouge, en t-shirt, en jean, en robe évasée, en tout ce qu’on veut. C’est la folie. La foule sentimentale chante l’hymne national du Sénégal à tue-tête. Sur les visages, on voit des larmes et des sourires.

21h : Le match commence. Dans les rues de Bondy, il ne reste plus que les gens qui sont en retard pour voir le match. On dirait Bondy à l’heure de la rupture du jeûne, pendant le Ramadan.

21h02 : Bounedjah ouvre le score pour l’Algérie dès la 2e minute de jeu. Aux balcons des immeubles, aux terrasses des cafés, des chichas et des restos du coin, partout les mêmes cris en même temps. On pensait qu’il ne restait plus personne dans les rues mais il y a même quelques klaxons.

21h03 : Au QG des Sénégalais dans le 11e, on analyse ce qui vient de se passer. « Tu vois, notre défense centrale est souvent aux abonnés absents. L’attaquant algérien, là, le mec, comment il s’appelle d’ailleurs ? Il est dangereux à tous les matchs ! Je voulais que Koulibaly soit là. Quand je le vois, je suis rassuré. » Note footballistique : Kalidou Koulibaly, le leader de la défense sénégalaise, était suspendu pour la finale.

21h15 : Un supporter sénégalais, entouré d’une foule d’Algériens, sort son précieux. Son ballon à lui. Un tacos (version quartier, pas le mexicain, hein) soigneusement emballé, qu’il avait apporté pour lui servir de compagnie pendant le match. Les « Zhommes » le regardent du coin de l’œil. Le tacos, pas le Sénégalais.

21h28 : Fatoumata, une jeune lycéenne de 16 ans, est venue soutenir le Sénégal à Paris. Ses ongles sont faits avec application : un vert, un jaune, un rouge avec une petite étoile sur le majeur. « Pour la première fois, je vis l’histoire en train de s’écrire, dit-elle, les yeux brillants. En 2002 (le Sénégal est arrivé en huitième de finale du Mondial, ndlr), on me l’a raconté. Mais cette année, la coupe sera à nous ! »

21h37 : Retour chez les Sénégalais. Ici, l’ambiance est très festive. Malgré le score, les Lions dominent et la joie grandit ici. La frappe du gauche de Mbaye Niang a fait sauter tout le public. « Il peut nous sauver ! Il vient de gagner la Coupe de France en plus, il est en forme ! Mais son problème, c’est qu’il tombe vite. » Certains discutent des choix et des changements d’Aliou Cissé, le sélectionneur. Ici, chacun est entraîneur.

21h44 : Au TDTF, à Laumière, notre reporter Mohamed Errami regarde le match en terrain neutre.

21h52 : Toujours autant de fierté et d’optimisme chez les Sénégalais. Ameth est nostalgique : « En voyant cette ambiance, avec les drapeaux qui flottent, je pense au Mondial 2002, à la finale de la CAN contre la Cameroun la même année… Mais cette année, ça ne sera pas pareil. On va gagner. »

22h13 : Un équipage de policiers en civil s’arrête à notre hauteur, à Pantin. « Alors, ça donne quoi ? » 1-0 pour l’Algérie, m’sieur l’agent. « Il reste combien de temps ? » Une bonne demi-heure, m’sieur l’agent. On voit un des cinq policiers faire la moue. On le taquine : « Ça vous arrange pas, hein ? » Son collègue répond pour lui : « Non, de toute façon, que ça gagne ou que ça perde, certains vont foutre le bordel… » On objecte qu’à notre avis, ce n’est pas tout à fait la même chose. « Oui, c’est vrai, si ça gagne, ça fout le bordel de façon festive », répond-il en riant. On taquine un peu, on leur dit que ça va bien se passer. Ils redémarrent en nous souhaitant une bonne soirée.

22h19 : L’arbitre siffle un penalty. Les supporters sénégalais du 11e crient leur joie ! « Je te l’avais dit !, s’enflamme Aliou, un vendeur de téléphone de 35 ans. On va égaliser et prendre notre revanche ! Ils ne peuvent pas nous battre deux fois ! Cette année, c’est à nous ! Il est temps que le pays entre dans l’histoire ! »

22h21 : Après consultation de la vidéo, l’arbitre revient sur sa décision. Dans ce restaurant de Pantin acquis à la cause algérienne, on célèbre ça comme un but. « 1, 2, 3, viva l’Algérie ! 1, 2, 3, viva l’Algérie ! » De l’autre côté, on ose à peine imaginer la réaction d’Aliou.

22h27 : Trois Marocains regardent le match au TDTF, un bar du 19e arrondissement. L’un d’eux est stressé parce qu’il a misé 25 euros sur la victoire de l’Algérie. Mbaye Niang devance Mbolhi, le gardien algérien, et manque d’égaliser. Son pote de droite chambre : « Même ton ticket, il a crié ! »

22h46 : Analyse footballistique d’Idriss, consultant football du restaurant « Les 2 Frères » à Pantin. « Ils ont pas dû manger de thieb, les Sénégalais, ils sont pas bien, là. » Il répète sa blague trois ou quatre fois à des interlocuteurs différents, plutôt fier de son effet.

23h : Dès le coup de sifflet, les gens affluent vers le carrefour des Quatre-Chemins, à Aubervilliers (qui porte bien son nom). Ça vient de partout, c’est impressionnant. On dirait la scène du Roi Lion où tous les animaux de la savane convergent au même endroit pour découvrir Simba. En trois minutes, le carrefour est plein de monde et couvert de fumigènes rouges et verts.

23h01 : Même scène à Bondy, ville éco-responsable. Si certains réfractaires arrivent tout de même en voiture ou en scooter (amour du klaxon oblige), beaucoup débarquent au centre-ville à pied, à vélo ou à trottinette. Une célébration à l’empreinte carbone exemplaire.

23h04 : Aux 4-Chemins, les forces de l’ordre sont omniprésentes. CRS, BAC, BST, gendarmes… Certaines unités sont déjà là, flashball à la main, boucliers en place, prêtes à en découdre. Elles resteront finalement en observation, la fête se déroulant dans une ambiance familiale et sans heurts.

23h05 : Chez les Sénégalais, dans le 11e, la déception laisse vite place à la joie et à la fierté. « Ils ont tous mouillé le maillot, affirme ce garçon venu de Massy-Palaiseau. C’est le foot et c’était une finale. Il fallait un vainqueur et le foot a décidé l’Algérie. On continuera d’encourager nos joueurs. On est très fiers d’eux. »

23h11 : Amel, 25 ans, philosophe euphorique de Bondy. « Pourquoi aller sur les Champs quand il suffit de descendre de chez soi ? »

23h16 : Sur les épaules de son papa, un enfant pose une question éco-responsable à son père et veulent savoir si les artifices utilisés proviennent de la filière du recyclage. « Papa, c’est les pétards du 14 juillet ? »

23h18 : Mairie d’Aubervilliers. Trois hommes d’une quarantaine d’années, drapeau d’Algérie sur le dos, prennent en charge la circulation du carrefour central de la ville. Quel peuple responsable.

23h20 : A Bondy, le centre-ville n’est pas éclairé du tout. Yanis, la trentaine, s’interroge à haute voix : « C’est dangereux, en fait. Je ne sais pas si c’était une volonté de la ville ou juste une panne technique, mais ce n’est pas ça qui va nous stopper. On se débrouille comme on peut. » Traduction : avec les téléphones et les phares des voitures.

23h25 : Aux Quatre-Chemins, à la boulangerie, une femme arrive tout sourire : « 1, 2, 3, viva l’Algérie ! Du coup, le pain est gratuit ? » Bien tenté. Mais business is business, fin de non-recevoir de Karim le boulanger. (Et oui, aux Quatre-Chemins, les boulangeries ferment à 2 ou 3h du matin, il y en a même une en 24/24. Et alors ?)

23h28 : Des supporters sénégalais sont là, au milieu des Algériens, parfois un peu en retrait. Ils sourient, ils applaudissent. Certains se laissent même aller à quelques pas de danse. Des adversaires qui n’en sont pas.

23h49 : Sur une voiture très poussiéreuse, des supportrices algériennes inscrivent « Les Zhomme » (oui, il manquait un s). Un Sénégalais arrive et ajoute, en se marrant : « lette ». Ambiance chambrette bon enfant.

00h26 : A la Basilique de Saint-Denis, une poignée de grands-mères kabyles dansent sur le parvis et fêtent la victoire. C’est beau.

00h44 : A Barbès, les escaliers qui mènent au métro servent de dancefloor à la cinquantaine d’Algériens acharnés qui sont là. Des badauds, des riverains sont présents et observent, le sourire aux lèvres. Une maman prend les choses en main. Enfin, le derbouka en main. Elle ambiance tout ce beau monde d’une main de maître. Il y a des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes.

1h12 : Une petite fille d’une dizaine d’années, sur les épaules de sa maman, commence à entonner « Kassaman », l’hymne algérien, à pleins poumons. La foule la suit. Et lui réserve un tonnerre d’applaudissements à la fin. La scène émeut un papa qui regarde ça de loin.

1h30 : A Barbès, la fête continue. Sur le trottoir d’en face, une dizaine de policiers en civil regarde ça, sourire aux lèvres et clope au bec.

2h01 : A Saint-Denis, on entend, au loin, des klaxons dans la nuit noire. La fête n’est pas finie.

Soraya BOUBAYA, Mohamed ERRAMI, Sarah ICHOU, Kab NIANG, Ilyes RAMDANI

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