Mon père est un influenceur. Il ne fait pourtant pas de pub pour des bonbons, ne bénéficie pas de code promo et n’a jamais organisé de meet-up. Pire, il n’est actif sur aucun réseau social connu comme tel. Malgré tout, il dispose d’une véritable communauté digitale, qui se montre très engagée et fidèle à ses contenus.

Confidentiel dans le domaine de l’influence mais très populaire dans celui des darons, Whatsapp est son terrain de jeu. Tout le monde connaît cette application plutôt intuitive, qui permet notamment d’échanger gratuitement en audios, visios, photos, textos, d’un bout du monde à l’autre.

Lui, il l’utilise surtout pour envoyer des vidéos et des images. Ces contenus n’ont qu’un seul et même objectif : faire rire. « Si ça fait sourire c’est déjà pas mal – précise-t-il – je reçois aussi des contenus moins drôles, plus ‘intello’, c’est parfois intéressant mais ce n’est pas comme ça que je conçois Whatsapp, je le vois plus comme une cour de récré », confie-t-il lors d’un entretien exclusif.

Sa récréation se passe juste avant le JT de 20 heures. Il se cale dans le canapé, met ses lunettes, attrape son téléphone et ouvre l’application. Pragmatique, la journée il n’utilise son téléphone que pour téléphoner. « Je pars du principe que pour s’amuser, rire, il faut un contexte. Pourtant je suis retraité, le temps et le contexte, je suis censé l’avoir mais non, sinon je passerais ma journée sur mon téléphone, comme vous. »

Il prévoit donc entre 20 et 30 minutes chaque soir pour consulter les dizaines de messages reçus dans la journée : « il y a pas mal de chaînes inutiles type ‘transfère ce message aux gens qui comptent dans ta vie’, à chaque fois je me demande qui écrit ces chaînes… »

Ces chaînes de messages sont souvent des fake news voire de réelles arnaques commerciales. Par exemple, Whatsapp et Facebook sont censés devenir payants depuis environ cinq ou six ans, Disneyland et Air France offriraient des billets pour célébrer leurs anniversaires. Dernière fake news en date, celle des Rroms en camionnette blanche, qui a menée quatre jeunes hommes devant la justice.

Dans mes transferts, j’ai une certaine ligne éditoriale

Pour limiter la propagation de ces fake news, en janvier dernier Whatsapp a mis en place une limitation dans les transferts : il n’est possible de transférer un message qu’à cinq personnes à la fois.

« De toute façon, moi je reçois surtout des vidéos, des photos plutôt drôles, je vous les transfère d’ailleurs », reprend le daron. Affirmatif. Les transferts et les notifications pleuvent tous les soirs, au point de surcharger les mémoires internes de chacun. Et pourtant, il ne nous transfère pas tout : « Je trie, bien évidemment. Il y a des trucs qui ne vous intéressent pas, des références que vous n’avez pas. En fait, dans mes transferts, j’ai une certaine ligne éditoriale, une sorte de charte morale. Je ne transfère pas tout à tout le monde, sinon ce ne serait justement pas drôle. Il faut viser les bonnes personnes, en fonction des centres d’intérêt, des cultures, etc. Par exemple, si je reçois une vidéo en arabe, je ne vais pas la transmettre à mon pote Olivier, ça ne va pas le faire rire puisqu’il ne va sûrement rien y comprendre, au contraire une blague sur les gilets jaunes ou Macron risque de ne pas être bien comprise par mon oncle qui habite en Algérie ». Logique.

Il s’agit parfois de captures d’écran photo ou vidéo de contenus trouvés Facebook ou Instagram. Dans ce cas-là, la source est transparente. Mais la plupart du temps, le contenu est directement chargé, enregistré dans le téléphone de l’expéditeur. Si les photos sont relativement simples à récupérer des réseaux sociaux, ce n’est pas le cas des vidéos, surtout pour la génération de mon père qui n’est pas née avec un iPhone 8 entre les mains.

« Souvent, je vois la vidéo sur Whatsapp avant même de la voir sur les réseaux sociaux, et pourtant je pense être clairement à jour sur les réseaux », s’étonne Ania, 20 ans. Elle ne s’en cache pas, elle est accro à Instagram. Elle consulte l’application à longueur de journée, suit des comptes très variés. Elle étudie d’ailleurs la communication à l’université : «  Parfois j’ai envie d’amener ma mère en cours pour qu’elle parle de son expérience sur Whatsapp, c’est un cas d’école, du délire et c’est un mystère surtout parce qu’elle n’a aucun réseau social ! ». Encore une.

Hocine, peintre en bâtiment le jour, influenceur la nuit

Dans le cadre de cette enquête, j’ai donc pu consulter l’historique de conversations de mon père. Les vidéos, montages photos, memes s’enchaînent. A tel point qu’il ne prend même pas le temps de répondre à certains de ses interlocuteurs. Certaines conversations ne sont que des suites de transferts. Consciente de la violence que je peux provoquer le symbole ‘Vu’, j’ai voulu en savoir plus. La réponse est claire : « Avec certaines personnes, on n’a pas besoin de se répondre, on sait qu’on s’est fait rire, on est connecté. T’entends pas, parfois Hocine m’appelle mort de rire, on préfère rire pour de vrai nous, pas en émoji ». Punchline. « Au-delà de ça, quand on reçoit beaucoup de vidéos c’est compliqué de répondre à tout le monde avec certains copains on a décidé de ne plus se répondre, on en reparle souvent donc au téléphone ou en vrai quand on se voit. »

Cela ne nous donne pas pour autant la provenance des vidéos en tant que telle. Pour comprendre, j’ai tenté de démanteler le réseau de mon père. Olivier est un ancien collègue du bâtiment. Il raconte être dans le même cas : « Je reçois des vidéos mais sincèrement je ne sais pas d’où elles viennent, c’est drôle, je ne cherche pas forcément à comprendre ». Tentons une autre piste. Plutôt que de recevoir des vidéos, Abdel transfère parfois des liens vers Instagram, Twitter, Facebook : « Ce sont des liens que je reçois tels quels. Je n’ai pas de réseau social mais on peut accéder au contenu sans avoir de compte, il faut juste une bonne connexion internet. ». A-t-il déjà téléchargé une de ces vidéos pour l’envoyer ensuite sur Whatsapp ? « Jamais, télécharger c’est mal et surtout, je ne sais pas le faire. »

Hocine fait partie des contacts privilégiés du daron, dans le sens où il est pro-actif dans le réseau Whatsapp. Il est peintre en bâtiment le jour, influenceur la nuit : « Tu peux le tourner comme ça parce que c’est stylé, mais en fait je ne consulte pas mes messages que le soir moi, c’est aussi pendant mes pauses au cours de la journée et le week-end que je suis plus actif. »

Hocine a Facebook. Il n’a par contre jamais rien extrait de ce réseau. « Mais, tiens le contact d’un pote du chantier, je crois qu’il le fait ». Le pote en question s’appelle Moussa, il est plus jeune, la quarantaine. Il est actif sur tous les réseaux sociaux. « Je ne poste jamais rien mais je follow plein de comptes, je regarde ce qui se fait ailleurs et c’est vrai que parfois je télécharge certaines vidéos. » Enfin ! « Ce n’est pas si compliqué, j’avais téléchargé une application de téléchargement et il suffit de copier-coller le lien de la vidéo pour l’avoir dans mon téléphone. » Pourquoi cette nécessité de l’avoir dans son téléphone ? « Parce que je voulais l’envoyer à des amis qui n’avaient pas Instagram et ça se transfère mieux quand on l’a dans son téléphone, depuis j’ai pris l’habitude. »

Le mystère semble être levé. Hocine précise qu’il a déjà reçu des vidéos dont la source était claire : « Je pense à une vidéo en particulier, elle venait du bled et en fait c’était des amis d’amis qui s’étaient filmés sur un chantier. Je ne la retrouve pas mais je te jure que c’était drôle, ils dansaient une danse traditionnelle sur du Johnny Hallyday en bleu de travail. Et voilà, j’ai reçu ce truc qui avait été filmé quelques minutes avant. Je l’ai transféré à tout mon réseau, et ça a fait effet boule de neige puisque je l’ai ensuite reçu de nouveau par d’autres gens. »

La définition du réseau social est claire, il s’agit d’un site internet qui permet aux internautes de se créer une page personnelle afin de partager et d’échanger des informations avec leur communauté. Whatsapp n’est pas conçu comme un réseau social à la base. Il s’agit plutôt d’une plateforme d’échange instantané mais en l’utilisant comme tel, toute une génération s’est créée son propre réseau, un réseau très social. Comme quoi, quand on décide d’être sociable, tous les moyens sont bons.

Sarah ICHOU

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