Ce texte de Serge Michel, un des fondateurs de ce blog et auteurs du livre, a été publié le 29 avril par le journal Le Monde.

Le 11 novembre 2005, alors que les voitures brûlaient encore par centaines chaque nuit dans les banlieues françaises, j’ai pris un train de Genève à Bondy (Seine-Saint-Denis) pour y ouvrir un petit bureau où les journalistes de mon magazine suisse, L’Hebdo, se sont ensuite relayés chaque semaine durant trois mois. L’idée était de pratiquer le reportage par immersion dans les cités, afin de comprendre en profondeur le malaise rendu visible par les violences urbaines.

L’expérience a donné matière à des articles dans L’Hebdo, bien sûr, mais surtout à un blog (www.bondyblog.fr) qui a été très lu et commenté, jusqu’à devenir ce lieu inattendu de débats passionnés sur tous les sujets sensibles de la France du moment : le racisme, la laïcité, le chômage ou la liberté sexuelle.

Le 1er mars, nous avons remis les clés du blog à une équipe de jeunes recrutés sur place et formés chez nous, à Lausanne. Et puis ces jours, un livre sort (Bondy blog, des journalistes suisses dans le 9-3, Seuil, 15 €) pour retracer la première partie de l’aventure – celle des Suisses dans le 93.

L’heure est donc au bilan et cette question revient sans cesse : qu’avez-vous donc appris par votre immersion dans les cités que nous ne savions pas ? Appris ? Nous avions en effet tout à apprendre, mais comment résumer, en quelques lignes, les milliers de pages qui se sont écrites, comme par génération spontanée, à l’adresse Internet du Bondy blog ?

S’il ne faut retenir qu’une leçon, la voici : il y a deux mondes, un de chaque côté du périphérique. Paris, siège du pouvoir, silo des élites, carrousel lumineux, convergence de toutes les voies de chemin de fer, de toutes les carrières, de toutes les ambitions françaises. Banlieue, territoire ignoré, mal aimé, rivage ingrat où s’échouent certaines trajectoires, d’où ne décollent jamais d’autres. Les habitants de banlieue que l’on croise à Paris se justifient sans cesse : « Ce n’est pas si loin, j’habite à deux pas du RER. »

Osons la comparaison : c’est Berlin-Ouest contre Berlin-Est, avec le périph’ dans le rôle du Mur. A l’Ouest, une société de consommation qui se donne des airs enjoués, où personne n’a le temps de tenir ses promesses, où le moindre talent se fait surexploiter à l’instar de ces actrices à qui l’on demande aussi de chanter quand elles n’écrivent pas de livre.

A l’Est, les cafés ferment tôt et il n’y a rien à faire ensuite que traîner au bas de l’immeuble ou rentrer chez soi. Dans les magasins, les produits sont de moindre qualité. On ressent comme un manque de liberté. Un contrôle social pesant remplace l’Etat, peu présent ou défaillant. Tout le monde a trop de temps, et les talents, nombreux, sont ignorés.

Entre ces deux mondes, le trafic n’est pas beaucoup plus chargé qu’à Check Point Charlie. En décembre, l’un des jeunes chômeurs qui gravitaient autour du local que nous occupions, prêté par le football club du RC Blanqui, nous avouait n’avoir pas mis les pieds à Paris depuis plus de deux ans. Quelques jours plus tard, notre journaliste Alain Rebetez notait ceci dans le blog :

 » Pour les derniers jours de l’année, mes enfants m’ont rejoint et nous avons pris un petit hôtel à Paris, dans le 5 e. L’autre jour, avec Mohamed (employé de la mairie, président sur-actif du club de foot), on discutait de l’hôtel, et il m’a demandé où il était situé.

– Près du Jardin du Luxembourg.
– C’est quel coin, ça ?
– C’est en plein Quartier latin.
– Ah bon, je connais pas. Mais c’est quelle porte ? Je suis un banlieusard, moi : à Paris, c’est d’après les portes que je m’oriente !

Voilà pour le constat, l’image figée, l’Est et l’Ouest.

Mais les émeutes pourraient avoir servi à quelque chose. Ecoutez cet immigré maghrébin de la seconde génération, très engagé dans la vie associative : « Cela fait vingt ans que j’attends dans la queue avec mon petit numéro. J’ai monté des associations, j’ai encadré des jeunes, j’ai milité contre la discrimination, j’ai demandé aux partis s’ils voulaient bien me mettre sur une liste. Bref, j’ai joué le jeu républicain. Mais mon tour n’est pas venu ! Maintenant, je commence à dire merci aux mômes d’avoir cramé des bagnoles ! Car depuis l’automne dernier, on vient me voir, mes projets intéressent, tout devient possible ! »

De fait, à force de retourner ces derniers temps à Bondy, la photo commence à s’animer. Une issue se dessine, car il faut bien aller dans le sens de l’Histoire : celui de la chute du Mur, de la réunification, de l’élargissement. Et je me surprends à penser que l’avenir de Paris, c’est Bondy ! Comme si l’image s’inversait : d’un côté la France, égarée, à peine remise du non au référendum européen, exsangue après sa victoire à la Pyrrhus contre le contrat première embauche (CPE) ; de l’autre la banlieue, n’ayant rien à perdre, remise en mouvement par les émeutes, soudain susceptible de fournir des hommes vifs et des idées neuves.

Je suis resté coi lorsque Nordine Nabili, qui mène un grand projet d’agence de presse des banlieues, m’a dit l’autre jour : « Bondy, c’est l’Amérique. » Et puis j’ai compris. Les banlieues, voilà où la France trouvera son dernier territoire de croissance, puisque tout y est à développer ! Voilà son réservoir intact de compétences, de courage et de loyauté entrepreneuriale.

Depuis quelques mois, APC recrutement, le chasseur de têtes des quartiers, tourne à plein régime et raconte en riant ces histoires de patrons précautionneux qui veulent engager un « Beur », juste un, pour être dans l’air du temps. Mais devant la qualité des candidats, ils en prennent deux et recommandent le troisième à un ami.

Et voilà surtout où la France retrouvera du souffle politique. Il y a de véritables leaders dans les cités, des hommes et des femmes qui ont forgé leur charisme au contact de groupes toujours nombreux, toujours rassemblés. Or c’est un euphémisme de dire qu’ils ont été victimes d’un « plafond de verre » qui les aurait empêchés de progresser au sein de leurs formations politiques respectives.

La vérité, c’est qu’ils ont été maintenus au ras de leurs associations et des maisons de quartier par des partis jalousement gaulois, à gauche plus encore qu’à droite. Sinon, comment expliquer la composition, proprement stupéfiante, d’une Assemblée nationale ethniquement pure ?

Comme si la mixité, la force du « black-blanc-beur », n’était bonne que pour jouer au foot. Comme si l’imagination des immigrés n’était bonne qu’à remplir des salles de spectacles (vous ne trouvez pas que Djamel Debbouze a fichu un sacré coup de vieux à Michel Leeb ?).

Il a fallu seize ans – et une facture colossale qui explique la longue stagnation du pays – pour que l’Allemagne de l’Est puisse libérer son énergie. Aujourd’hui, les deux postes-clés du pays réunifié sont occupés par des politiciens de l’Est – dont une femme. En France, il n’y a pas besoin d’engouffrer des milliards d’euros dans les infrastructures des banlieues, lesquelles ne demandent qu’à partager leur extraordinaire vitalité.

Cela pourrait donc aller beaucoup plus vite… si Paris parvenait à surmonter sa peur de sa périphérie. Il n’y a rien ici, hélas, qui ressemble à l’enthousiasme initial des Allemands pour la réunification.

Serge Michel

Photo © J. Guilloreau

Serge Michel

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