Acquitté le 30 juin dernier dans l’affaire des braquages de deux agences postales en 2012 et 2013 à Toulouse, Redouane Ikil risque pourtant de se faire licencier par son employeur. Le quarantenaire, directeur d’agence au moment des faits, nous raconte son bras de fer avec La Poste. Interview.

Tout commence en mars 2012. Une employée de La Poste est enlevée à la sortie de son domicile. Deux malfrats l’obligent sous la menace d’ouvrir les coffres d’une agence postale dans le quartier de Bellefontaine, à Toulouse. Ils repartent avec 362 000 euros. Un an plus tard, l’histoire se répète. Trois hommes s’introduisent au domicile d’une autre employée, la ligotent ainsi que ses enfants, avant de la conduire en voiture jusqu’à son agence, dans le quartier de Saint-Cyprien. Prévenue par la télésurveillance, la police interpelle un braqueur, Fabien Djetcha. Les 155 000 euros dérobés dans le bureau de La Poste sont retrouvés dans un parking au sous-sol.

Redouane Ikil a travaillé dans ces deux bureaux de poste – il a même été le directeur de l’une d’entre elles. Il a été accusé par la justice d’être le commanditaire des deux braquages. L’homme, qui officie à La Poste depuis 21 ans, a toujours nié ces accusations. Placé en détention provisoire pendant 38 mois, les jurés de la Cour d’assises de Haute-Garonne l’ont reconnu non coupable le 30 juin dernier. Le parquet général a fait appel.

Malgré son acquittement, le quarantenaire rapporte avoir été convoqué par sa hiérarchie en vue d’une procédure de licenciement. Contactée par téléphone, la direction précise quant à elle « qu’aucune décision n’a été prise à l’heure actuelle à l’égard de Monsieur Ikil ». En attendant, Redouane a été mis à pied et bénéficie du maintien de sa rémunération. Le Bondy Blog l’a rencontré.

Le Bondy Blog : Dans quel état d’esprit êtes-vous actuellement ?

Redouane Ikil : Il y a deux sentiments qui dominent. Le soulagement d’être dehors et l’incompréhension, parce que je suis face à une procédure de licenciement, alors même que j’ai été innocenté à l’unanimité.

Le Bondy Blog : Pourriez-vous nous rappeler les faits pour lesquels vous avez été jugé en première instance ?

Redouane Ikil : J’ai été arrêté le 15 avril 2014 pour des faits d’agressions et extorsions de fonds en bande organisée. En fait, le juge d’instruction s’est mis en tête que j’étais le commanditaire de l’équipe qui a fait deux braquages sur la région de Toulouse, étant donné que j’étais directeur de bureau de poste, d’agence postale au moment des faits. À partir du moment où le juge s’est mis ça en tête, il a fait en sorte que les éléments collent au scénario qu’il avait imaginé. J’ai été mis en prison et j’ai fait 38 mois et deux semaines de mandat de dépôt. J’ai crié mon innocence. Un collectif de soutien s’est constitué, une page Facebook aussi, des manifestations. J’ai fait 72 demandes de remise en liberté. Aucune n’a été acceptée.

Le Bondy Blog : Les jurés de la Cour d’assises de Haute-Garonne l’ont reconnu non coupable le 30 juin dernier. Le parquet général a fait appel. Avez-vous eu connaissance de la date du procès en appel ?

Redouane Ikil : Aucune idée, mais d’après l’avocat, il faut compter entre dix-huit mois et deux ans.

Le Bondy Blog : Comment envisagez-vous cette nouvelle épreuve ?

Redouane Ikil : Je reste serein parce que l’enquête avait démontré que je ne pouvais pas avoir participé à ça. Le procès est venu corroborer tout ce que j’avais dit en audition. Et là où on a été surpris, c’est qu’il y a eu des témoignages de personnes qui ont dit avoir subi une pression des enquêteurs pour qu’elles m’accablent. Ça a été le tournant du procès. Deux témoignages ont fait basculer le procès parce qu’ils ont dit clairement que le juge d’instruction les avait mis en garde à vue parce qu’il n’avait rien contre moi et qu’il fallait bien trouver quelque chose. Preuve que c’était une enquête à charge. Le juge d’instruction a travaillé uniquement à charge. Il n’a jamais voulu entendre mes arguments. J’étais le coupable idéal. Parce que je suis français d’origine, issu des quartiers, boxeur, directeur de banque. J’avais le profil. Le juge voulait que j’avoue. Mais avouer quoi ?

Le Bondy Blog : La justice vous a donc acquitté en première instance. Pourtant, vous affirmez que La Poste, votre employeur, a l’intention de vous licencier. 

Redouane Ikil : Tout à fait. J’ai été convoqué par ma hiérarchie avant d’être reçu en entretien préalable de licenciement. J’ai été blanchi par la justice, mais visiblement pas par mon employeur. Je ne comprends pas. J’ai tout donné à la Poste. Pourquoi vouloir me licencier maintenant que je suis dehors et que j’ai été acquitté ? Pourquoi ne l’avoir pas fait avant ?

Le Bondy Blog : Nous avons appelé la direction de La Poste, qui affirme qu’il s’agit d’une mise à pied, avec maintien de la rémunération. « Aucune décision n’a été prise », nous a-t-on dit.

Redouane Ikil : Forcément. La procédure n’est pas déterminée. Je suis convoqué, à nouveau, le 23 août, par une commission disciplinaire qui va confirmer le licenciement. Actuellement, je suis mis à pied. C’est un moyen pour que je ne rentre pas dans des bureaux de poste. Cette mise à pied est à titre conservatoire, avec maintien du salaire, jusqu’au licenciement.

Le Bondy Blog : Vivez-vous cette situation comme une discrimination ?

Redouane Ikil : À vrai dire, comme je l’ai dit au moment de l’entretien préalable, je ne comprends pas l’idée de me licencier pour faute grave, dans la mesure où je n’ai pas commis de faute grave. J’ai été un directeur d’établissement exemplaire, ça a d’ailleurs été salué lors du procès. Et comme j’ai été en prison, je ne vois pas à quel moment j’ai pu commettre une faute grave. On me reproche de ne pas avoir dénoncé l’agression dont j’ai été victime en 2013 et d’avoir mis en danger les équipes de personnel de La Poste. Je conteste formellement. Je ne comprends pas du tout la décision. Ils n’ont pas le droit de me licencier pour faute grave dans la mesure où ils avaient deux mois pour le faire, à partir du moment où j’ai été incarcéré. Ils le font 40 mois après ! On dépasse le délai réglementaire.

Le Bondy Blog : Quelles actions comptez-vous mener ?

Redouane Ikil : Tout ce qui est possible de faire légalement.

Le Bondy Blog : Envisagez-vous une alternative à La Poste dans votre avenir professionnel ?

Redouane Ikil : Non. Je n’espère qu’une seule chose, c’est que La Poste revienne à la raison et qu’on me propose un poste dans un autre département, parce que j’ai proposé des mutations dans deux départements, dans d’autres services. Je suis dans une démarche positive. Je ne cherche pas le conflit avec La Poste avec qui j’ai toujours eu d’excellentes relations, mais bien entendu, je me battrai jusqu’au bout. J’ai commencé à 13 ans sur les marchés, puis en intérim, dans les discothèques, même en prison… Je suis rentré à La Poste à 20 ans comme apprenti. Je ne sors pas d’une grande école de commerce. Mes responsabilités, je les ai gagnées par mon travail. Je n’envisage pas de faire autre chose.

Propos recueillis par Jonathan BAUDOIN

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