Depuis quelques mois déjà, le projet de loi asile-immigration ne cesse de faire parler de lui sur la scène politique et dans la société civile. Réduction des délais de traitement des demandes d’asiles, réduction du délai pour faire appel après le rejet d’une demande d’asile, enfermement des mineurs étrangers, ce projet de loi ne cesse de provoquer des protestations, notamment celle du Défenseur des droits. Pourtant, dimanche 22 avril, le projet de loi a été adopté en première lecture à l’Assemblée nationale. Emmanuel Macron qui avait alors durant sa campagne présidentielle assuré que l’accueil des migrants serait à la hauteur de la France, semble avoir vite oublié ses promesses pour adopter des mesures dignes de l’extrême droite contre laquelle il s’était pourtant opposé au second tour de la présidentielle.

11% des Français issus de l’immigration

Le temps de l’indignation ne passant pas, celui de l’impuissance fait surface. Tandis, que je découvre avec dégoût les actions du groupe Génération identitaire dans les Alpes, à la frontière avec l’Italie, qui se met en scène dans des actions anti-migrants sans visiblement être inquiété, j’ai l’impression de vivre dans un autre pays que celui qui m’a accueillie lorsque j’étais une petite fille migrante de 10 ans. Que va-t-il devenir de la France, pays qui a accueilli de si nombreuses communautés, quelles soient séfarade, portugaise, serbe, algérienne, italienne, turque et tant d’autres ? Est-il nécessaire de rappeler à notre pays amnésique que la France s’est construite grâce à de nombreuses vagues d’immigrations ? Bon nombre d’entre nous sommes des filles et fils d’immigrés : 11 % d’entre nous, pour être précise, selon une étude menée par l’Insee.

Française par naturalisation et par amour pour ce pays qui m’a vue grandir et m’épanouir au sein de son école et dans ses rues, je ne vois que du mépris, de l’indécence et du rejet de l’autre dans ce projet de loi. Ce que Gérard Collomb semble oublier en défendant son projet de loi, c’est que quitter son pays n’est jamais une partie de plaisir. La déchirure de l’exil est réelle. Partir de sa terre natale, quitter sa famille, son foyer et tout ce qui constitue son quotidien se fait pour quiconque, quelle que soit son origine géographique, dans la douleur. Certains parcourent l’Afrique, traversent la Méditerranée, au péril de leur vie, en espérant un lendemain meilleur pour eux et surtout pour leurs enfants. La France est alors vue comme une terre d’accueil et de refuge. Sans compter les migrants menacés dans leur pays à cause de leurs appartenances religieuses, de leurs orientations sexuelles ou de leurs combats politiques, le rêve français est pour eux l’eldorado dont ils rêvent. Mais voici que nous leur fermons la porte au nez, que nous les accueillons dans des conditions les plus humiliantes et que les autorités maltraitent également celles et ceux qui leur viennent en aide.

Réduire l’immigration à un risque et à un danger est une erreur

Lorsque je suis arrivée en France, j’ai été à l’école de la République. J’y ai appris la langue, j’ai pris plaisir à apprivoiser ce nouveau pays, à découvrir ses villes, son histoire devenue aujourd’hui la mienne. J’aimerais que d’autres filles et d’autres garçons puissent avoir la même chance que moi. Oui, je parle de chance car ce qui est censé être évident, aujourd’hui ne l’est plus. Réduire l’immigration à un risque et à un danger est une erreur, surtout une contre-vérité si on se penche sur l’histoire et sur ce qu’est la France aujourd’hui. Elle a produit des Français qui étudient, travaillent, enrichissent le pays. Des personnes peu mises en valeur malheureusement mais qui se battent au quotidien parce que ce pays c’est aujourd’hui le leur.

Comme de nombreuses personnes, je me sens impuissante aujourd’hui et désemparée. J’ai entre les mains cette histoire qui est la mienne, d’une famille arrivée de Tunisie en 2003, de parents qui ont travaillé très dur pour pouvoir s’installer dans ce pays qu’on dit des Droits de l’Homme, qui ont élevé quatre enfants qui ont étudié et travaillent aujourd’hui dans le domaine de leur choix. Cette histoire n’est pas seulement la mienne, elle est celle de plusieurs familles arrivées de partout dans le monde.

Alors pourquoi nous dire aujourd’hui que l’immigration est un problème ? Pourquoi nous faire croire que ceux qui arrivent d’ailleurs viennent nous envahir, quand ils viennent travailler, étudier et rêver d’un avenir meilleur ?

Si le pouvoir actuel a l’air de ne pas vraiment se soucier de notre avis, il est alors de notre devoir de nous demander comment de chez nous, collectivement, nous pouvons dire à ces migrants que la France a encore beaucoup à offrir et qu’elle souhaite également recevoir en retour.

Fatma TORKHANI

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