Jean et Sofiane sont en seconde et durant les vacances ils trompent l’ennui comme ils peuvent. Pas facile de voir les copains partir loin quand on rêve d’ailleurs par la fenêtre de sa chambre.
Les vacances de la Toussaint, deux semaines courtes pour ceux qui partent et longues pour ceux qui restent. Nous, Sofiane et moi, on habite au beau milieu du 15e, 7e et 16e, alors dans ce quartier ne pas avoir les moyens de partir en vacances est rare pour la plupart des familles. Du coup, on se retrouve toujours tous les deux, ce qui à force revient à dire qu’on est tout seul… Alors, on se pose toujours la même question : « Qu’est-ce-qu’on peut faire aujourd’hui ? », l’ennui est notre plus grand ennemi et à chaque fois il triomphe.
La chose qu’on évite le plus ce sont les réseaux sociaux car cela produit la frustration de voir des amis, des camarades partir vers de multiples destinations tropicales et lointaines, rêvées depuis le fond de notre chambre parisienne. Pendant que d’autres visitent l’Empire state building, nous on est au parc, à rien faire, on parle de tout et de n’importe quoi, souvent ça part dans un débat qui a pour la plupart du temps comme issu, « J’ai faim ! Viens on va manger puis après on va à la bibliothèque lire la suite de Bakuman*[Ndlr : une série de manga] ». On passe à la crêperie du quartier, il nous connait bien et nous fait des prix, puis on va à la bibliothèque.
Et à la fin de notre journée on se rend compte que l’on a fait les mêmes activités hier, avant-hier et tous les autres jours des vacances, comme dans le film Edge of tommorow, quand Tom Cruise, le héros revit la même journée des centaines de fois. Sauf que nous on ne combat pas contre des extra-terrestres, mais on se bat contre la lassitude de se lever à 9h30 tous les jours, puis de regarder la télé en mangeant nos chocapics, de lire, de jouer aux jeux vidéos, de débattre au parc et d’aller à la bibliothèque. Quand on réfléchit un peu, l’ennui est vraiment un caprice de jeunes occidentaux, il n’y a qu’à regarder les infos pour s’en rendre compte ; il y a tellement de jeunes qui rêveraient de nos chocapics le matin, devant la télé… En même temps ce genre de philosophie est plutôt dangereuse, car se contenter de peu pousse les gens à s’empêcher de sortir de la pauvreté, comme s’ils ne méritaient que cela.
Quand on parle de l’ennui, on exagère un peu car tout est relatif, si on compare nos vacances à celles de nos amis, on peut dire que nous nous ennuyons mais si on compare à Mallarmé, lui il écrivait carrément « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres », nous n’en sommes pas encore au même point. On ne s’attriste ni de l’amour ni d’avoir lu tous les livres, bien au contraire. Finalement à force de s’ennuyer, nous ne nous sommes pas ennuyés de l’ennui, comme le disait Robert Sabatier. Et il nous a mené quelque part, sur internet est sur le Bondy Blog, où nous nous sommes dit « pourquoi pas nous ? ». Finalement l’ennui pousse à être créatif, à essayer de changer l’ordinaire, cela donne à n’importe quel jeune de notre âge la détermination de viser un peu plus haut.
Rêvant d’une grande vie, nous nous donnons les moyens de réussir et si on y parvient, on oubliera jamais que nous sommes et seront pour toujours ces deux oubliés des beaux quartiers qui débattaient dans un parc.
Jean Ben Aych et Sofiane Moumni

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