Le grand entretien du Bondy Blog avec Mehdi Charef

AMBIANCE lundi 17 octobre 2016

Par Nassira El Moaddem @NassiraELM

L’écrivain français d’origine algérienne est le deuxième invité du grand entretien du Bondy Blog. A l’occasion de la réédition de son ouvrage “Le Harki de Meriem“, aux éditions Agone, le Bondy Blog a voulu en savoir plus sur les raisons de cet ouvrage, sur les résonances de l’histoire algérienne avec la France d’aujourd’hui, sur son rapport à la France, lui fils d’immigré algérien. Mehdi Charef nous annonce la sortie d’un prochain ouvrage “Rue des pâquerettes” au printemps 2017 sur l’histoire du petit garçon algérien qu’il était, débarquant avec sa famille dans le bidonville de Nanterre.

Extraits de l’interview avec Mehdi Charef :

Sur le “Harki de Meriem” et son rapport aux Harkis :

“J’avais 11 ans et j’habitais une cité de transit à Nanterre. Un monsieur s’était installé avec sa femme et ses deux enfants dans une baraque en face de chez nous. Le lendemain de son arrivée, j’allais à l’école et sur sa porte, j’ai vu que des gens avaient peint un grand H en rouge. Cela voulait dire qu’ils étaient indésirables, on leur disait de dégager. Deux, trois jours après ces gens-là sont partis. Ce “H” je le vois encore, je vois encore leurs visages quittant le camp car indésirables“.

“J’ai perdu des gens dans ma famille qui sont morts. Des filles qui ont été prises par les soldats français, parce qu’elles étaient jolies, elles avaient 15/16 ans , certaines qu’on n’a jamais revues, violées dans des montagnes. Du coté de ma mère, des oncles se sont faits tuer, mon grand-père a été assassiné. On ne les aimait pas les Harkis car les Français tuaient les nôtres et parmi eux il y avait des harkis. Je les détestais moi”.

“C’est le seul livre que ma famille n’a pas voulu lire jusqu’à aujourd’hui (…) Mon père, ma père se souviennent des ratonnades, des coups de feu. En Algérie, quand il fallait s’enfuir, il ne fallait pas braver le couvre-feu, il ne fallait pas traîner dans la rue. Les gens qui leur tiraient dessus à nos parents les soldats français,  parmi eux, il y avait aussi des Harkis, c’est de ça dont les gens se souviennent. Je ne sais pas si je pourrais un jour parler de ce livre en Algérie. Je pense qu’il le faut. Il faut que les gens en Algérie sachent ce que les Harkis sont devenus en France, comment les Harkis ont été accueillis ici, parce qu’avant tout c’était des Algériens. Il faut leur dire que c’était terrible, personne ne les envisageait. Ils étaient dans des camps, ils vivaient à dix, quinze par famille dans une chambre, je trouve ça inhumain” (…) “C’est difficile car on pense à son frère, à ses soeurs, à son père, on pense à la communauté algérienne, comment je vais leur annoncer cela, comment ils vont prendre le livre. Moi je n’oublierai jamais l’humiliation qu’a subie ce père, sa femme et leurs deux enfants”. 

Sur la colonisation, la guerre d’Algérie, son rapport à la France comme fils d’immigré algérien :

“Il y a une grosse question et de grosses réponses encore à venir sur cette période, sur la colonisation. Il y a une chose qui me choque : le colon veut toujours être colon, même maintenant en 2016 en France. Ils ont été colons, nous on a été indigènes et cette image, ils veulent la garder. Ca me choque beaucoup ça, l’esprit colon que les Francais veulent garder encore. Ce qui m’énerve parfois c’est que dans l’immigration, quelques-uns veulent garder cette image d’indigène. On a beau vouloir retirer ses haillons, ça ne plaît pas aux gens qu’on ne soit plus un indigène ; c’est peut-être parce qu’on n’a pas parlé de cette période (…)  On nous demande de nous intégrer mais personne ne veut qu’on s’intègre parce que s’intégrer c’est évoluer, personne ne veut qu’on évolue”. 

Sur son rapport à l’identité, à la France  :

“Quand on est venus ici, ma génération, on ne pouvait pas être nous-mêmes, ce n’était pas possible car il fallait parler le français tout de suite, il fallait s’adapter tout de suite, s’intégrer tout de suite, c’est ça qui était très dur pour moi. Je ne me rendais pas compte quand j’étais à Nanterre dans les bidonvilles qu’on me demandait de me débarrasser de ce que j’avais été. (…) Ce qui était le plus dur c’était les parents : à un moment je me suis rendu compte que si on s’intégrait, si on voulait être un petit Français, c’était un petit peu renier ton père et ta mère. Le jour où je me suis surpris à penser en français c’était… incroyable car on pensait en arabe, en algérien”. 

“J’ai très longtemps hésité à prendre la nationalité française parce que j’entendais des gens dire ‘on ne veut pas de toi’. On n’a pas envie d’être ce que les autres nous ont fait subir”.

“Les Français sont arrivés, ils ont dit : “votre langue c’est de la m…”. Quand ils sont arrivés, ils ne voulaient plus qu’on parle l’arabe. Pour eux la langue arabe ce n’était pas une langue. C’est trop dur ça. ‘On vient ici pour vous civiliser’. Ca a été très dur, c’est peut-être ça qui se passe maintenant, c’est dur d’entendre dire que votre langue n’est pas une langue, que c’est barbare. On était dans une Algérie qui n’était plus à nous, votre pays n’est plus votre pays, ça fait mal. C’est très très dur de sortir de chez soi et d’avoir très peur des gens qui sont venus, de se dire que ça leur appartient, c’est quelque chose qui est dur à porter même maintenant, la preuve je suis en train de parler et j’ai l’impression de souffrir de l’intérieur. On m’a tout pris. Mon père a travaillé ici, et je me disais ‘comment je vais vivre chez des gens qui m’ont fait ça, en Algérie ?’ Je ne voulais pas rester là, je ne l’avais jamais dit à mes parents. J’aurais préféré rester en Algérie. J’étais nu, pieds nus, mais j’étais un prince là-bas dans ma montagne. C’est dur quand on vous prend tout, vous n’existez plus. J’avais peur des Français quand j’étais en Algérie”.

“Je n’ai jamais été moi-même. J’ai commencé à être moi-même quand j’avais 28-30 ans, quand j’ai commencé à écrire. Être soi-même, c’est de ne pas avoir honte de ce qu’on est, de ce qu’on fait, de ce qu’on parle. Quand ma mère me parlait dans l’autobus, j’avais honte qu’elle parle arabe. Quand elle sortait, qu’on allait à Monoprix, j’avais honte parce que les gens la regardaient avec sa robe à fleurs, avec son foulard sur la tête. On n’avait pas beaucoup d’argent, alors on allait chez des gens qui nous donnaient des vêtements, on avait toujours des pulls over trop longs, des pantalons trop courts. Je savais qu’il fallait qu’on parle le français, qu’on n’était plus en Algérie, je savais qu’un bouleversement allait nous bouleverser et que ça allait être très dur”.

“Un livre sortira en printemps sur ça, l’arrivée d’une famille en France, avec nos valises. Je me rappelle les deux premiers jours de notre arrivée, mon père ne voulait pas nous montrer le bidonville. Il nous a amenés chez sa soeur qui vivait dans un HLM, “Les Marguerites” à Nanterre. (…) On a vécu 12 ans dans le bidonville, c’était ça la honte au début (…) Le livre s’appellera “Rue des pâquerettes”.

Propos recueillis par Nassira EL MOADDEM et FethI ICHOU