Les lumières s’éteignent et l’écran géant du Trianon s’illumine. Des extraits de films défilent sur les premières notes d’« Ana Fi Intizarak » (« Je t’attends »), classique de l’immense Oum Kalthoum. La chanson, revisitée dans une version électro par Love and Revenge, trio de musiciens passé maître dans l’art de réinterpréter la musique populaire du Moyen-Orient, accompagne des images venues d’Algérie, du Yémen et d’Égypte. Autant de fragments d’un cinéma qui traverse les époques et les frontières.
Ces images donnent un avant-goût de la 15ᵉ édition du Festival du film franco-arabe (FFFA), qui se tiendra du 6 au 17 novembre. Après la Palestine et la Tunisie les années précédentes, c’est au tour de l’Égypte d’occuper une place centrale dans la programmation.
L’Égypte ne manque pas de surnoms. « Mère du monde » pour les uns, « Hollywood sur le Nil » pour les autres. Un pays dont les films, les chansons et les vedettes ont façonné l’imaginaire de plusieurs générations, bien au-delà de ses frontières.
« L’Égypte est au cœur de la région et c’est dans ce pays que l’industrie du cinéma arabe se développe », rappelle Mathilde Rouxel, directrice artistique du festival, lors d’une rencontre organisée le 23 octobre.
À travers des projections dans plusieurs lieux d’Île-de-France, le festival entend faire découvrir un patrimoine culturel « qu’on connaît moins, car il n’a pas circulé en France », explique-t-elle, un keffieh autour du cou.
Un cinéma qui a fait grandir des générations
Car si le cinéma égyptien demeure relativement méconnu du grand public français, il a longtemps été incontournable dans les foyers du monde arabe. Une différence de réception qui raconte aussi la manière dont les œuvres circulent, ou non, d’un espace culturel à l’autre.
« Du Maghreb jusqu’à l’Orient, tout le monde a regardé des films égyptiens. On a tous grandi, mes grands-parents, mes parents, moi et même les générations plus jeunes, avec les films égyptiens d’époque », raconte Marco Khoreich, chercheur libanais à l’Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel de l’université Sorbonne Nouvelle.
Cette omniprésence sur les écrans a largement contribué à familiariser les populations du monde arabe avec le dialecte égyptien, aujourd’hui compris bien au-delà des frontières du pays.
L’histoire de cette industrie remonte aux débuts du cinéma. Dès la fin du XIXᵉ siècle, les premières projections font leur apparition en Égypte. Mais c’est dans les années 1920 et surtout 1930 que se développent les premières grandes productions nationales. L’essor de studios, notamment grâce aux investissements privés, permet progressivement de structurer une industrie capable de produire des films destinés à un large public.
Avec l’arrivée du cinéma parlant, la musique devient un formidable moteur de popularité. « Les premiers rôles étaient interprétés par des chanteurs connus de l’époque. L’objectif était d’attirer un public qui n’était pas habitué à aller au cinéma », explique Marco Khoreich.
En 1936, Oum Kalthoum fait ses premiers pas sur grand écran dans Weddad, réalisé par l’Allemand Fritz Kramp. Le film est la première production de Studio Misr, fondé un an plus tôt à l’initiative de l’entrepreneur Talaat Harb, qui contribue à structurer l’industrie cinématographique égyptienne.
Les comédies musicales, les romances et les mélodrames rencontrent un immense succès. Les vedettes de la chanson deviennent celles du grand écran. Le cinéma égyptien s’exporte, ses dialogues et ses mélodies circulent du Caire à Beyrouth, de Damas à Casablanca.
Mais derrière les histoires d’amour et les chansons, une autre manière de raconter l’Égypte commence à émerger.
Youssef Chahine, la caméra dans la rue
Parmi les grandes figures de ce cinéma, un nom s’impose : Youssef Chahine. Né en 1926 à Alexandrie, le réalisateur aurait eu 100 ans cette année. Un centenaire auquel le festival consacre plusieurs projections.
« Il a cassé tous les codes en montrant la rue telle qu’elle est. Il ne s’est pas contenté des tournages sur les plateaux de studios », souligne Marco Khoreich.
Alors que les romances dominent encore une partie de la production, Chahine braque sa caméra sur les inégalités sociales, la pauvreté et les contradictions de la société égyptienne.
Dans Gare centrale, sorti en 1958, il dépeint les laissés-pour-compte qui gravitent autour de la gare du Caire. « Il montre les conflits entre des personnes qui se partagent un bout de pain », résume le chercheur.
Formé aux États-Unis, influencé par le cinéma hollywoodien dans ses mises en scène et ses jeux de lumière, Chahine développe une œuvre profondément ancrée dans les réalités sociales et politiques de son pays. Son cinéma franchit les frontières du monde arabe. En 1997, le Festival de Cannes lui décerne son Prix du cinquantième anniversaire pour l’ensemble de son œuvre.
Mais raconter l’Égypte, ses fractures et ses désillusions, c’est aussi se confronter au pouvoir.
Entre censure et désillusions politiques
L’histoire du cinéma égyptien est indissociable de celle du pays. La révolution de 1952, l’arrivée au pouvoir de Gamal Abdel Nasser, la nationalisation d’une partie de l’industrie cinématographique et la défaite arabe de 1967 bouleversent profondément le secteur.
Sous Nasser, l’État renforce son intervention dans la production cinématographique. Cette politique permet de financer des œuvres ambitieuses, notamment sur le plan social, mais s’accompagne également de mécanismes de contrôle et de censure. Le cinéma devient aussi un terrain de confrontation entre les ambitions artistiques des réalisateurs et les exigences du pouvoir.
« Après la défaite de l’Égypte durant la guerre des Six Jours en 1967, de nombreux acteurs, producteurs et réalisateurs partaient au Liban, car il y avait beaucoup plus de liberté et il était plus facile de faire des films », raconte Marco Khoreich.
Face à ces contraintes, certains cinéastes cherchent des soutiens au-delà des frontières égyptiennes. C’est notamment le cas de Youssef Chahine, qui noue une relation particulière avec l’Algérie.
Après 1967, le réalisateur bénéficie du soutien matériel et financier du Centre algérien de l’industrie cinématographique (CAIC). Une collaboration qui permet notamment la réalisation du Moineau, film dans lequel Chahine interroge les responsabilités politiques et sociales de la défaite égyptienne.
Cette relation se poursuit avec Le Retour de l’enfant prodigue, sorti en 1976. Coproduit avec l’Algérie et présenté dans la programmation du FFFA, le film explore les désillusions d’une génération confrontée à l’effondrement des promesses du panarabisme et de l’ère nassérienne.
À travers ces œuvres, c’est toute une histoire politique du monde arabe qui se raconte sur grand écran. Celle des espoirs d’émancipation, des défaites et des désillusions.
Après la révolution, filmer les blessures de l’Égypte
Si l’âge d’or du cinéma égyptien a durablement marqué la région, son rayonnement s’essouffle à partir des années 1980 et 1990. Les transformations de l’industrie, les difficultés économiques et les contraintes politiques fragilisent progressivement la production. L’Égypte conserve une place importante dans le paysage audiovisuel arabe, mais son cinéma ne bénéficie plus de la même centralité.
Pour autant, les cinéastes égyptiens continuent d’explorer de nouvelles formes et de nouveaux récits. La programmation du festival accorde ainsi une place aux œuvres contemporaines, notamment celles qui racontent les bouleversements autour de la révolution de 2011.
Parmi elles, Les Derniers Jours d’une ville, de Tamer El Said, tourné dans les années précédant le soulèvement populaire. À travers le quotidien d’un cinéaste au Caire, le film saisit les tensions et les blessures d’une société à la veille d’un basculement historique.
Pour Marco Khoreich, il s’agit de l’un des films majeurs de sa génération. Le réalisateur « arrive à analyser, à comprendre, à mettre le doigt sur la blessure ».
Une nouvelle génération de cinéastes tente ainsi de raconter l’Égypte contemporaine, ses contradictions et ses aspirations, dans un contexte où la liberté de création demeure fragile.
« Les dictateurs d’hier sont les mêmes qu’aujourd’hui, alors pourquoi on n’arrive plus à faire un bon cinéma ? », interroge Marco Khoreich.
Derrière cette interrogation, une autre question se dessine : comment continuer à filmer librement quand le pouvoir cherche à contrôler les récits ? Et comment faire circuler ces œuvres au-delà des frontières, alors même que le cinéma égyptien a longtemps occupé une place centrale dans l’imaginaire du monde arabe ?
En faisant dialoguer les films de patrimoine avec ceux des nouvelles générations, le Festival du film franco-arabe entend précisément contribuer à cette transmission. À Noisy-le-Sec, les spectateurs pourront découvrir ou retrouver les images d’un cinéma qui a raconté les histoires d’amour, les luttes, les désillusions et les espoirs de toute une région. Un cinéma dont l’histoire est loin d’être terminée.
Marie-Mène Mekaoui
Illustration : Aude Abou Nasr
La programmation du festival est à retrouver sur ce lien.