À peine arrivées, les équipes de CNews et de BFMTV sont accueillies par des huées. Invitées à quitter les lieux, elles essuient la colère d’une partie des participants. La scène se déroule sans violence, mais elle en dit long sur la colère envers ces médias. Ce samedi 24 octobre, au square Louis-Pergaud de Trappes, plusieurs centaines de personnes sont venues rendre hommage à Pengo Bossio Wangi, 26 ans, tué la veille dans une attaque raciste. Au milieu des visages endeuillés, une autre colère s’exprime : celle dirigée contre les discours qui alimentent la haine des personnes noires, arabes et musulmanes.
« Les médias aujourd’hui, c’est pas CNews, c’est pas BFM, c’est pas C8. Les médias c’est nous. On a plus de force que les médias », lance l’influenceur Golozer devant la foule. Au-delà de la dénonciation des chaînes d’information, ses mots traduisent une volonté de reprendre la parole, de ne plus laisser d’autres raconter les quartiers populaires à leur place.
La députée écologiste des Hauts-de-Seine Sabrina Sebaihi appelle, elle, à ne plus laisser passer les propos racistes diffusés à la télévision. « Signaler systématiquement ces propos, on ne peut plus laisser les paroles racistes se déverser sur les plateaux de télé à des heures de grande écoute sans qu’ils ne soient jamais inquiétés par la justice. »
« Oui, les mots tuent »
Dans les prises de parole, une même conviction s’exprime : les discours racistes ne sont pas sans conséquences. Originaire de Trappes, le rappeur Aboo Afrhipop décrit un « sentiment de rage, vraiment. De colère », mêlé à « beaucoup de douleur ». Il dénonce les discours politiques qui, selon lui, nourrissent l’extrême droite et contribuent à installer un climat de haine.
« Oui, les mots tuent et j’ose espérer dans ce pays qu’un réveil va se faire », lance Mathilde Panot, présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale. Pour les intervenants, l’attentat de Trappes ne peut être dissocié d’un contexte plus large, marqué par la banalisation des propos racistes et islamophobes dans le débat public.
Les arabes et les noirs dans ce pays n’ont pas baissé la tête
Dans la foule, la colère dépasse d’ailleurs la seule question médiatique. Plusieurs participants dénoncent un traitement à deux vitesses des habitants des quartiers populaires, selon qu’ils sont victimes ou mis en cause. « Quand les victimes sont les nôtres, on minimise. Quand nous sommes accusés, on dramatise », résume l’un des intervenants.
Un habitant de Trappes refuse, lui, que les personnes noires et arabes soient sans cesse renvoyées à une supposée étrangeté dans leur propre pays. « Les arabes et les noirs dans ce pays n’ont pas baissé la tête et nous ne baisserons pas la tête. Nous sommes Français à part entière, pas Français entièrement à part. »
Derrière la colère, le deuil d’un jeune homme de 26 ans
Mais derrière les discours politiques et les accusations, il y a d’abord une famille endeuillée. Sous un ciel gris et pluvieux, le rassemblement est traversé par les larmes et les silences. Pengo Bossio Wangi avait 26 ans. Passionné de MMA, membre de l’ATCH Academy à Aubervilliers, il rêvait de devenir combattant professionnel. Ses proches décrivent un jeune homme respectueux, généreux, toujours prêt à encourager les autres.
« Notre frère était un combattant MMA. C’était une étoile montante qui avait un rêve de devenir professionnel. Aujourd’hui ce rêve a été brisé », confie l’un de ses amis proches. Avant d’adresser un dernier message à la foule : « Prenez soin de vos familles. Pardonnez-vous. On ne sait pas de quoi est fait demain. »
Il faut rassurer la population. Il faut rassurer les quartiers
La mère de Pengo, bouleversée, a tenu à être présente au rassemblement. Assa Traoré, venue soutenir la famille, raconte le choc de l’annonce du décès. « Hier, ils ont appris la mort très tardivement. Les médias même avaient presque annoncé avant que la famille soit au courant. Donc c’est un choc terrible. »
Malgré la douleur, la mère du jeune homme entend se battre. « Elle a dit qu’elle se battra pour son fils, qu’elle est debout, qu’elle réclamera la justice pour son fils et qu’elle ne lâchera jamais devant un acte raciste », rapporte Assa Traoré.
L’attaque a également fait d’autres victimes, dont une fillette de 12 ans grièvement blessée. Une violence qui nourrit l’angoisse des familles. « Il faut rassurer la population. Il faut rassurer les quartiers », insiste Assa Traoré.
Une minute de silence est observée en hommage à Pengo. Pendant quelques instants, les prises de parole s’interrompent. La colère laisse place au recueillement.
« Nous ne baisserons pas la tête »
La présence de la mère de Nahel Merzouk, tué par un policier à Nanterre en juin 2023, donne une résonance particulière à ce rassemblement. Face à la foule, elle regrette une mobilisation « pas assez nombreuse comme on devrait l’être ».
L’émotion la submerge. « Moi j’arrive pas trop à parler, je vous le dis franchement, parce que ça me détruit. » Elle finit par passer le micro à Mornia Labssi, du Collectif pour Nahel. Derrière les prises de parole, ce sont aussi des familles frappées par la perte d’un enfant, d’un frère ou d’un proche qui se retrouvent, avec le sentiment de devoir sans cesse se battre pour obtenir justice.
Au fil du rassemblement, les appels à l’unité se multiplient. Des habitants et des élus venus de Stains, de La Courneuve, des Mureaux ou encore de Grigny ont fait le déplacement. Un habitant de Guyancourt appelle à transformer la colère en mobilisation électorale : « Ce que je voulais dire à tout le monde, c’est que en 2027, on doit absolument voter, parce que là c’est trop. »
Ils veulent nous faire taire par la terreur, ils échoueront
Assa Traoré insiste, elle, sur la nécessité de dépasser les divisions. « Que tu sois musulman, que tu ne sois pas musulman, que tu sois noir, que tu sois arabe, peu importe d’où tu viennes, que tu viennes du quartier du centre-ville, c’est un problème qu’on doit prendre à bras-le-corps. Nous ne pouvons pas laisser faire ça. »
À Trappes, la mort de Pengo a ravivé une colère qui dépasse les frontières de la ville. Celle de familles qui réclament justice, d’habitants qui refusent d’être insultés par les médias et de citoyens qui dénoncent la montée du racisme. Sous la pluie, un habitant résume cette détermination : « Nous n’avons pas peur. Ils veulent nous faire taire par la terreur, ils échoueront. »
Nawel Belouizdad
Photo Thidiane Louisfert