« Aboubakar, un être humain a été tué. Il a été assassiné parce qu’il est musulman », assène Ousmane Diagana, président de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké (APS), sous les applaudissements de la foule venue rendre hommage à Aboubakar Cissé. Le président de l’association continue sous les hochements de tête approbateurs des manifestants : « Il y a un sentiment d’islamophobie ».
Ce ressenti est largement partagé par les membres de la communauté musulmane présents aujourd’hui. Mamadou est venu apporter son soutien à la famille d’Aboubakar et pour dénoncer l’atrocité du crime commis. Il se dit profondément marqué par ce meurtre. « J’ai peur d’aller à la mosquée. Je ne m’ y suis pas rendu depuis le crime », confie le trentenaire vêtu d’un t-shirt de foot aux couleurs du Mali.
Un sentiment d’insécurité
De son côté, Dramé Massire a tenu à rendre hommage à un homme qu’il décrivait comme « souriant ». En France depuis 10 ans, il est soucieux face à la montée de l’islamophobie dans le pays, « c’est un climat qui me fait peur. Je suis inquiet quand je vais au travail ». Selon le Forum de l’Islam de France, 173 faits antimusulmans ont été recensés en 2024 dans le pays, un chiffre largement sous-estimés selon les associations de lutte contre l’islamophobie. « On est tous humains et égaux, il ne devrait pas y avoir de discriminations », soupire Dramé Massire.
Dans la foule dense, Abdoulaye joue des coudes pour avancer. Il dénonce lui aussi ce climat hostile aux musulmans en France. « La situation devient de plus en plus invivable, on n’arrive plus à respirer. » Sarah, responsable en ressource humaine, raconte avoir déconseillé à ses proches de se rendre à la mosquée, par peur. « On veut nous faire passer pour des dangers, maintenant on a peur d’aller prier », déplore-t-elle. Elle pointe du doigt une absence de réponse à la hauteur des politiques au pouvoir, notamment de la part du ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau.
Il y a un deux poids deux mesures. On se sent méprisés par les politiques
Ce dernier ne s’est pas rendu sur les lieux du crime avant le 27 avril, soit deux jours après le meurtre d’Aboubakar Cissé. Selon la famille du défunt, le ministre de l’Intérieur aurait refusé de les recevoir. Il s’en est défendu sur Europe 1 en indiquant qu’Aboubakar Cissé était en situation irrégulière et qu’il était donc difficile de retrouver la famille. Pour Sarah, les propos tenus par le ministre de l’Intérieur sont déshumanisants pour la victime. De plus, la demande, formulée par les groupes de gauche d’observer une minute de silence à l’Assemblée Nationale, a été dans un premier temps refusée par la conférence des présidents de l’Assemblée nationale.
« Il y a un deux poids deux mesures », dénonce Sabrina à ses côtés. « On se sent méprisés par les politiques », résume Abdoulaye. Pour Kourtoum Sackho, adjointe au Maire à Aubervilliers, « la communauté musulmane est de plus en plus pointée du doigt politiquement dans notre pays, pourtant laïque ». Selon elle, il faut réussir à réparer ce dialogue entre la communauté musulmane représentée sur le territoire français et les politiques. « Au lieu d’amplifier le vivre ensemble, on va dans le sens contraire. »
Une stigmatisation médiatique
Plusieurs manifestants ont regretté un traitement médiatique de plus en plus stigmatisant. Une pancarte à la main, Moustafa assure que « les médias ont une responsabilité dans ce qu’il s’est passé ». L’éducateur prend l’exemple de la chaîne CNEWS et de ses multiples déboires. « Ils ont une haine viscérale des musulmans », dénonce l’éducateur. Nafi, âgée de 16 ans, en témoigne également. « J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de racisme dans les médias », souffle-t-elle en tenant fermement son tract « Justice pour Aboubakar ». Gabrielle Siry-Houari, adjointe au maire du 18ᵉ arrondissement de Paris dénonce « une stigmatisation sur les chaînes d’informations en continu sans réaction politique à la hauteur ».
Nous attendons maintenant que justice soit faite
« En tant que musulman, on veut juste vivre ensemble. Quelque soit la religion ou la couleur de peau », lance Abdoulaye. Avec l’un de ses proches, ils ont récolté 500 euros à l’aide d’une cagnotte partagée sur les réseaux à destination de la famille d’Aboubakar Cissé. Les bras croisés sur son blouson beige, Yoro Cissé, le frère d’Aboubakar, déclare avec un sourire marqué par la fatigue : « Ce rassemblement était important. Cela m’a beaucoup ému, je ne pourrais jamais oublier le soutien que l’on nous a apporté ». En serrant quelques mains, il ajoute : « Nous attendons maintenant que justice soit faite ».
Sofia Goudjil
Photo : Lilia Aoudia