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Ce lundi 12 octobre, au menu : 200 tajines kefta. Devant les établissements mobilisés, les plats chauds sont accueillis avec enthousiasme. « C’est trop, trop bon. Comment vous avez fait ? », s’émerveille un étudiant de l’université Paris 8. Depuis plusieurs jours, une petite caravane solidaire sillonne la Seine-Saint-Denis pour ravitailler les lycéens en lutte. À bord des véhicules : de quoi manger, boire, mais aussi du matériel pour se protéger et se soigner.

À l’origine de cette initiative, l’association Parole Vulgaire, le collectif Œil au beurre noir et le Comité populaire d’entraide et de solidarité d’Aubervilliers. Depuis le 4 octobre, ils multiplient les appels aux dons et aux bénévoles pour accompagner un mouvement lycéen qui s’inscrit désormais dans la durée.

« La première semaine, on a participé à un blocus avec Karelle. On s’est rendu compte que les lycéens savaient bloquer, mais qu’ils ne savaient pas forcément quel matériel apporter. Ils n’avaient pas de cantine, ni d’argent pour s’acheter à manger. Ça pouvait essouffler le mouvement », raconte Wissal, membre de Parole Vulgaire et l’une des initiatrices du projet.

Quand on voit les images de lycéens qui se font tabasser, on se dit qu’on doit aussi jouer un rôle dans les soins

À ses côtés, Karelle, représentante d’Œil au beurre noir, insiste sur la nécessité de protéger les jeunes. « On voulait agir pour les lycéens. Nos facs sont fermées, on a du temps, alors autant les aider. Quand on voit les images de lycéens qui se font tabasser, on se dit qu’on doit aussi jouer un rôle dans les soins. »

Très vite, l’appel rencontre un écho. Des personnels hospitaliers fournissent des masques, des particuliers impriment des tracts, une habitante propose de cuisiner un tiep. Chacun contribue à sa manière. « Les gens veulent aider, mais ne savent pas toujours comment. Là, on leur en donne l’occasion », résume Wissal.

Des bénévoles aux fourneaux

Au départ, la petite Twingo rouge de Wissal devait suffire à transporter les denrées et le matériel. Mais face à l’ampleur des dons et des besoins, elle est rapidement rejointe par d’autres véhicules. Parmi eux, la camionnette de La Cuisine de Souad, mise à disposition par Tarek, un traiteur engagé dans le ravitaillement des manifestants.

« Mardi dernier, on a fait la distribution nous-mêmes, mais c’était compliqué de tout gérer. J’ai vu qu’elles cherchaient du renfort sur les réseaux, alors je leur ai proposé de mutualiser nos forces. Nous, on sait cuisiner », explique-t-il.

Pour l’heure, le restaurateur puise dans sa propre cagnotte, tandis que le collectif Œil au beurre noir prévoit de financer des repas si nécessaire. Chaque matin, des bénévoles se retrouvent derrière les fourneaux pour préparer les distributions du jour.

Tarek revendique aussi la dimension politique de cette cuisine solidaire, qui fait également la place aux plats végétaliens. « Ça fait de la politique de faire manger du vegan aux jeunes », lance-t-il.

Et il n’est pas seul à mettre la main à la pâte. Darna, une cantine coopérative syrienne, prépare régulièrement des sandwichs au shawarma et au halloumi. Panifixion fournit des cookies. Eau, jus, bissap et Palestine Cola complètent les distributions.

« Ça me redonne foi en l’humanité »

Devant le lycée Olympe de Gouges, à Noisy-le-Sec, les élèves accueillent avec soulagement cette livraison inattendue. « C’est adorable. Ils distribuent à tout le monde, sans exception. Ils n’oublient personne », sourit Ela, 16 ans, installée sur un rebord devant les grilles de l’établissement.

Pour les lycéens, ces repas ne sont pas qu’un geste de générosité. Ils permettent aussi de rester mobilisés sans avoir à quitter les lieux.

« C’est très pratique qu’on nous apporte à manger, parce qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui bouge. On se dit que si on part et que tout le monde fait pareil, il n’y aura plus personne. Et le proviseur, qui considère notre blocus comme illégitime, pourra rouvrir », explique Mélissa, 16 ans, assise devant le lycée.

Habituellement, ce sont les professeurs ou les surveillants qui apportent de quoi se restaurer. Désormais, les bénévoles complètent cette solidarité avec des repas, mais aussi des sérums physiologiques, des masques et des conseils de protection face aux interventions policières.

Leur arrivée vient également rompre la monotonie des longues journées passées devant les établissements. « Dans un blocus comme ça, il y a toujours un peu d’ambiance. Il y a de la musique et on se marre bien », raconte Jason, 16 ans.

Au fil des jours, les liens se renforcent entre les élèves. « On fait de nouvelles rencontres. Même si c’est compliqué, on apprend à gérer. On se sent plus matures », ajoute Ela.

Mais l’arrivée des véhicules solidaires ne suscite pas toujours immédiatement l’enthousiasme. Devant le lycée Paul Robert, aux Lilas, deux élèves racontent avoir d’abord pris peur.

« Pendant les blocus, il y avait souvent des voitures qui s’arrêtaient devant nous pour procéder à des contrôles. Ils attrapaient une ou deux personnes et repartaient », témoignent-ils, en riant de leur méprise.

La méfiance laisse rapidement place à la reconnaissance. « Finalement, on s’est rendu compte que c’étaient des gens très aimables, qui le font avec le cœur. C’est la première fois qu’on nous donne à manger comme ça. Ça me redonne foi en l’humanité », confie Mohand, 14 ans.

À ses côtés, Mory, 15 ans, y voit un encouragement à poursuivre la mobilisation. « Ça me donne encore plus envie de manifester. Je me dis qu’il y a des gens qui nous soutiennent, qu’on est entendus et compris. »

Soutenir la lutte sans prendre la place des lycéens

Chaque matin, dès 7 heures, les bénévoles se retrouvent à Aubervilliers pour organiser les distributions. Entre les préparations, les trajets et les demandes qui affluent, les journées sont longues. Mais l’enthousiasme ne faiblit pas.

L’initiative a pris une telle ampleur que Wissal et Karelle sont désormais sollicitées bien au-delà de la Seine-Saint-Denis. De nouveaux volontaires se manifestent, tandis que des personnes installées dans d’autres villes souhaitent reproduire le dispositif.

« Le but, c’est de mettre au profit de la société ce qu’on peut gagner sur les réseaux sociaux. Collectivement, on prend une responsabilité », explique Wissal, dont le téléphone ne cesse de sonner. Un conducteur vient d’être trouvé, un bénévole cherche où stationner, une nouvelle distribution doit être organisée.

Sur le terrain, une vingtaine de volontaires participent régulièrement aux tournées. Parmi eux, Amina, 22 ans, présente depuis le lancement du projet et chargée de conduire la camionnette. Son engagement revêt aussi une dimension personnelle : son petit frère est scolarisé au lycée Le Corbusier, à Aubervilliers.

Les distributions dépassent parfois les frontières du département. À Paris, lors des manifestations, la logistique se complique. « À Bastille, comme les CRS filtraient, on s’est fait passer pour des livreurs », raconte Amina.

Malgré les difficultés, les bénévoles entendent poursuivre leurs tournées tant que durera la mobilisation. Avec une ligne de conduite : apporter un soutien matériel aux lycéens sans leur confisquer la parole ni la direction du mouvement.

« Ça permet de vraiment soutenir les lycéens, sans écraser leur lutte et sans être derrière eux en mode : “Nous, on sait mieux faire que vous.” », résume Amina.

Sabine Loeb

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