Une épaisse colonne de fumée s’élève dans le ciel marseillais. Au croisement de la Canebière et du cours Belsunce, un camion de pompiers passe sous les applaudissements de la foule. Autour des poubelles calcinées, certains passants s’arrêtent pour prendre des photos. D’autres poursuivent leur chemin, indifférents ou agacés. « Je leur ferais payer, moi… », s’indigne une dame âgée. Quelques mètres plus loin, un tag fraîchement inscrit sur un mur donne le ton : « La police tue, Payan complice. »
Il n’est que 11 heures, ce samedi 17 octobre, mais la Canebière a déjà des allures de lendemain de manifestation. Plusieurs vitrines de magasins de téléphonie et de banques ont été brisées. Dans les rues du centre-ville, les nuages de gaz lacrymogènes se mêlent aux fumées des incendies.
La contestation a commencé bien plus tôt dans la cité phocéenne. Dès l’aube, un blocage a été organisé au rond-point du Prado, avant d’être dispersé par les forces de l’ordre. À la gare Saint-Charles, des manifestants ont été repoussés hors du hall d’entrée. Un autre rassemblement s’est tenu devant l’usine Eurolinks, dans le 13e arrondissement, une entreprise mise en cause pour ses livraisons de composants militaires à Israël.
Sur le Vieux-Port, une partie de chat et de souris avec la police
Dans les rues adjacentes à la Canebière, des groupes de jeunes courent en ordre dispersé. Le mot circule : direction le Vieux-Port. Mais tous ne parviennent pas à rejoindre le cortège. Sur le chemin, les policiers multiplient les contrôles et les fouilles. Un jeune homme, menotté dans le dos, est assis en tailleur, entouré de cinq CRS. Une dizaine de téléphones filment la scène.
Un peu plus bas, rue Saint-Ferréol, un mouvement de foule éclate. Les gaz lacrymogènes sont si épais qu’il devient difficile de distinguer ce qui se passe à quelques mètres. Les manifestants finissent par déboucher sur le Vieux-Port, sous un soleil éclatant.
Commence alors une partie de chat et de souris avec les forces de l’ordre. Les policiers avancent et tirent des grenades lacrymogènes. Le cortège recule, se disperse, puis se reforme dans les rues qui remontent vers le centre-ville. Jusqu’à la prochaine salve.
Les yeux rougis, les manifestants s’échangent des bouteilles d’eau et du sérum physiologique. Les équipes de premiers secours tentent de se frayer un passage pour prendre en charge les personnes touchées par les gaz. Au milieu des détonations, quelques bouteilles sont lancées en direction des policiers. Les slogans hostiles aux forces de l’ordre se multiplient.
« Il y a tellement de choses à revendiquer »
Dans la foule, beaucoup de jeunes, certains équipés de masques et de lunettes de piscine. Gilet jaune sur le dos, Amine*, originaire du 13e arrondissement de Marseille, étudie en première année de classe préparatoire à Lyon. C’est sa première manifestation.
« On voit une convergence des luttes avec les travailleurs et de nombreuses personnes qui ne sont pas lycéennes. Je trouve ça super. C’est une réponse aux politiques du gouvernement, qui n’écoute pas le peuple », explique-t-il.
Un peu plus loin, Mekky*, 22 ans, serveuse dans la restauration, surveille les mouvements de foule. Malgré les affrontements, son enthousiasme est intact. « J’adore, je vois ma France qui fait la révolution. Je n’aime pas casser des choses, mais s’il faut le faire pour se faire entendre, on va le faire. »
Pour elle, cette journée pourrait « marquer l’histoire ». Difficile, pourtant, de résumer les raisons de sa présence tant les motifs de colère s’accumulent.
« Il faut que ça change, car on ne s’en sort plus. Il y a tellement de trucs à revendiquer que je ne sais même plus pourquoi je suis là : je suis là pour la Palestine, pour mes droits en tant que femme, pour les musulmans, le Congo, le 17 octobre 1961 ! »
Une pluie de lacrymogènes sur le Vieux-Port
Les entretiens sont régulièrement interrompus par de nouvelles salves de gaz lacrymogènes. Sur le Vieux-Port, la foule reflue jusqu’au bord de l’eau. À chaque occasion, des manifestants repoussent du pied les palets fumants jusque dans le bassin, sous les acclamations.
Au milieu de la cohue, deux touristes d’une cinquantaine d’années tentent de se frayer un chemin. « On doit aller prendre un bateau, on aurait mieux fait de rester à l’hôtel », glisse l’une d’elles, les yeux rougis.
Assis seul sur un plot, Ilan*, élève de terminale au lycée Marseilleveyre, dans le 8e arrondissement, a perdu ses amis dans la confusion. Depuis le début de la contestation, il participe aux manifestations spontanées.
« On veut plus d’argent dans l’éducation publique et moins pour la militarisation », revendique-t-il. À ses yeux, cette journée marque une nouvelle étape : « Aujourd’hui, c’est la concrétisation du mouvement et il y a une convergence avec les pompiers, les gilets jaunes. »
Après plusieurs tentatives, il devient enfin possible de traverser le Vieux-Port. Plus loin, un groupe de jeunes masqués cherche à rejoindre les policiers. « On y va, ils sont cinq, on est cinquante ! », lance l’un d’eux.
En remontant vers la Joliette, une douzaine de conteneurs sont renversés à la hâte sur la rue de la République. Un amas de trottinettes et de vélos électriques en flammes barre également la chaussée.
Il est à peine 13 h 30. Le principal cortège de la journée n’a même pas encore commencé.
Lilian Ripert
*Les prénoms ont été modifiés.