Un tonnerre d’applaudissements accueille les intervenants lorsqu’ils prennent place dans une salle multisports aménagée pour l’occasion, jeudi 22 octobre au soir. Autour de la table, plusieurs générations de contestataires, réunies avec une même ambition : prolonger la mobilisation née dans les lycées et lui donner une nouvelle ampleur.
« Quand je vois des jeunes se faire interpeller, mutiler, éborgner, c’est dans mes tripes, c’est dans mon cœur », s’indigne Christophe Dettinger, devenu l’un des visages des Gilets jaunes. À ses côtés, Ahmed Berrahal, syndicaliste CGT engagé dans la grève des transports de 2019 contre la réforme des retraites, incarne lui aussi cette génération de militants venue apporter son soutien à la jeunesse.
Face à eux, Yousri, lycéen mobilisé, et V2, un TikTokeur dont le rôle dans la mobilisation du 17 octobre est loin d’être anecdotique. Connu jusqu’alors pour ses vidéos consacrées au football, le jeune créateur de contenus est à l’origine de cette date, lancée dès le 7 septembre sur TikTok pour protester contre la flambée des prix du carburant. Son appel, devenu viral, a circulé bien avant le début de la contestation lycéenne, avant d’être repris par les jeunes mobilisés, les anciens Gilets jaunes et plusieurs organisations syndicales. Une rencontre entre deux générations qui entendent désormais faire front commun.
Si on commence d’avoir peur maintenant, on ne va jamais s’en sortir
« Aujourd’hui, cette fraternité est une solidarité entre tous les Français face à la situation de crise que nous traversons », lance Yousri. Pour V2, pas question de céder à la peur. « Si on commence d’avoir peur maintenant, on ne va jamais s’en sortir », insiste-t-il. Le jeune homme convoque même Étienne de La Boétie et son Discours de la servitude volontaire, dont il reprend cette célèbre formule : « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. »
« Le gouvernement compte sur l’épuisement de la jeunesse »
Au-delà du rendez-vous du 24 octobre, les intervenants veulent inscrire la mobilisation dans la durée. Ahmed Berrahal appelle ainsi à préparer une nouvelle échéance dès le 5 novembre, avec l’ambition d’élargir le mouvement au monde du travail.
« Aujourd’hui, on doit décider de ce qu’on doit faire, se réunir tous pour préparer la plus grosse grève qui puisse exister », affirme le syndicaliste. Une perspective que partage Yousri, convaincu que la contestation ne s’arrêtera pas avec les vacances scolaires.
« Je ne vois pas une France dans laquelle le mouvement va s’arrêter. Le gouvernement compte sur l’épuisement de la jeunesse pendant les vacances. Ils ne vont rien changer et on voit ça comme du foutage de gueule. Ils s’en foutent de la jeunesse et veulent nous humilier. »
Face à cette détermination, l’exécutif promet un durcissement du maintien de l’ordre. Pour la journée du 24 octobre, les effectifs des forces de l’ordre doivent être supérieurs de 20 % à ceux déployés le 17 octobre, selon Le Monde. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a également annoncé la mobilisation d’unités spécialisées, notamment la BRI, le RAID et le GIGN, ainsi que d’hélicoptères, de blindés Centaure et d’engins lanceurs d’eau. Les militaires de l’opération Sentinelle doivent être mobilisés pour des missions de sécurisation statique, afin de libérer des policiers et des gendarmes pour le maintien de l’ordre.
Aujourd’hui, il y a une lutte et ils nous prouvent que ce sont des haineux
Un déploiement exceptionnel qui ne semble pas entamer la détermination des jeunes mobilisés. « Le ministre de l’Éducation se met le doigt dans l’œil s’il pense que le mouvement va s’arrêter », prévient encore Yousri.
L’émotion gagne également Christophe Dettinger lorsqu’il revient sur son engagement dans le mouvement des Gilets jaunes. La voix fragilisée, il évoque les conséquences personnelles de cette mobilisation.
« Moi, il y a huit ans, j’ai tout perdu, mais j’ai gagné en dignité. Ils m’ont fait prendre conscience que notre système va mal. Aujourd’hui, il y a une lutte et ils nous prouvent que ce sont des haineux, mais l’amour est plus fort. »
Une mobilisation qui cherche encore sa forme
À la veille du 24 octobre, les contours de la prochaine journée de mobilisation restent toutefois à préciser. V2 et Yousri évoquent plusieurs lieux symboliques de la capitale, notamment les places de la République, de la Nation et de la Bastille.
Mais les possibilités de rassemblement se réduisent. Jeudi 22 octobre, Emmanuel Macron a annoncé vouloir faire interdire par les préfets les manifestations dont les organisateurs seraient jugés dépourvus de légitimité, au nom du rétablissement de l’ordre. Les demandes déposées par les organisations syndicales doivent, elles, être examinées, avec la possibilité de proposer des parcours alternatifs.
À Paris, la préfecture de police a ainsi autorisé le cortège entre Bastille et Nation, organisé à l’initiative de la CGT. En revanche, le parcours entre Bastille et Opéra, déclaré par le collectif étudiant Interfac et plusieurs Gilets jaunes, doit faire l’objet d’un arrêté d’interdiction. Une décision qui pose la question de la place laissée aux mobilisations spontanées, notamment celles portées par une jeunesse qui ne se reconnaît pas toujours dans les organisations traditionnelles.
Les participants à la conférence de presse affichent pourtant leur volonté de dépasser le seul cadre des lycées. La présence de syndicalistes et d’anciens Gilets jaunes témoigne de cette tentative de faire converger des colères qui, jusqu’ici, ne s’exprimaient pas nécessairement ensemble.
Continuez, battez-vous pour votre liberté
Et Yousri regarde même au-delà des frontières françaises. Aux jeunes mobilisés dans d’autres pays, il adresse un message d’encouragement : « Continuez, si on peut vous servir d’inspiration c’est très bien, battez-vous pour votre liberté. »
Une semaine après le 17 octobre, la jeunesse mobilisée n’entend donc pas laisser la contestation retomber. Reste à savoir si cette alliance entre générations et mouvements sociaux parviendra à transformer l’élan des dernières semaines en mobilisation durable.
Abdoulaye Diop
Photo Thidiane Louisfert