Plus de tracts par terre, pas d’affiches ni de vitrines abîmées. A Belleville, Paris XXe, la manifestation de dimanche semble déjà loin. Les riverains font leurs courses, des vieillards discutent près du métro : la vie a repris son cours. Comme avant… ou presque. L’initiative de la communauté asiatique a marqué les esprits.

Trois jours plus tôt, des milliers de Chinois et Franco-Chinois sont descendus dans la rue pour dire leur ras-le-bol face à l’insécurité. Ici, vols à l’arrachée et agressions font partie du quotidien. « Je ne me suis pas encore fait agressé, mais ma mère s’est fait voler son sac et son portable », raconte Lou pendant qu’il sert les clients derrière le bar. « Là juste en face, il y a eu un mort il n’y a même pas deux semaines », se souvient Chang, 21 ans, tout en montrant du doigt une banque de transfert d’argent. Il n’a pas pu se rendre à la manifestation de dimanche, mais ses parents et tous ses collègues y ont participé. Pour pointer du doigt un problème quasiment tabou.

« Tout le monde connaît les jeunes qui font ça, ils habitent le quartier, confie Chang. Ils volent, et après on les voit même faire des courses ou manger juste à côté. Mais on ne peut rien dire car on a un commerce et on ne veut pas avoir de problèmes. » A cette peur des représailles, partagée par beaucoup de commerçants du quartier, s’ajoute la vulnérabilité de la communauté chinoise. « Pour les mariages, on donne de l’argent liquide dans une enveloppe rouge, comme une dot, explique Lou. Et les voleurs le savent. » Autre problème : l’absence de papiers. Sans papiers, pas question d’aller porter plainte.

Tendus, les rapports avec la police. « Si on est chinois, arabe ou renoi ils font rien ! s’énerve Chang. Une fois j’ai attrapé un voleur, j’ai appelé la police, j’ai passé cinq heures au commissariat pour déposer plainte…. Et je suis ressorti en même temps que lui ! On attend des heures pour porter plainte et il y a jamais rien derrière. » Dimanche, des CRS et des manifestants se sont affrontés. La raison ? « Trois ou quatre jeunes ont essayé d’arracher un sac à une manifestante. La police n’a pas bougé, et ça a dégénéré », affirme Lou, qui était en tête du cortège. Gaz lacrymo, matraques, CRS à la charge. Chang ne cache pas sa colère à propos d’une chaîne de télévision qui « a montré des Chinois en train de taper un Arabe ». L’histoire a fait le tour du quartier. « Ils ont tapé un petit de 12 ans (qu’ils soupçonnaient d’avoir participé au vol d’un sac,ndlr) ! », s’indigne Cyril, vendeur dans une épicerie orientale.

Derrière l’insécurité, des « tensions communautaires inquiétantes », comme l’affirme France 3 dans un reportage ? « Oui, c’est communautaire », répond un kiosquier du quartier, qui comprend la manifestation des Chinois, mais estime que « c’est leur problème. ». Chang est d’un autre avis : « Les Chinois, c’est une cible de premier choix pour les voleurs. Mais ça peut être n’importe qui, des Arabes, des renois, les voleurs s’en fichent. » Hélène, croisée dans une épicerie de la rue du Faubourg-du-Temple, tient à s’exprimer sur la question. « Ceux qui font ça ce sont souvent des jeunes Arabes ou Noirs, reconnaît-elle. Mais le problème n’est pas là, et je peux vous le dire, je suis noire ! Je ne laisse pas mon fils traîner avec eux parce que je les connais, ce sont des voyous, c’est tout ! »

Une délinquance à laquelle tout le monde peut un jour avoir à faire, chinois ou pas. Salah, barman de 42 ans, raconte timidement s’être fait forcer il y a peu la porte de sa cave et détruire son mur. « Quand on est commerçant, on peut se faire agresser n’importe quand », philosophe Lamine derrière la caisse du bazar « Tout à 1€ ». La manifestation de dimanche ? Une bonne chose selon lui, même s’il n’a eu vent de son objet que deux jour plus tard. « Personne n’était au courant, regrette M. Mery, gérant d’un taxiphone. C’est dommage, car l’insécurité concerne tout le monde. Ils auraient dû concerter les commerçants, on se serait peut-être joints à eux. »

Aurélia Blanc

Aurélia Blanc

Articles liés

  • Thérapie de conversion : du discours religieux à la psychanalyse

    Alors que le Parlement se penche depuis ce mois d'octobre sur l'interdiction des thérapies de conversion, Miguel Shema s'est penché sur le documentaire 'Pray Away'. Film documentaire qui fait la lumière sur l'entreprise américaine Exodus, qui pendant des années à promis à des milliers de membres de la communauté LGBTQI+ de changer d'orientation sexuelle. Des pratiques qui passent par l'usage d'une sémantique psychologique et non religieuse. Analyse.

    Par Miguel Shema
    Le 26/10/2021
  • La Brigade des mamans contre les amendes abusives de leurs enfants

    Dans de nombreux quartiers, les jeunes sont victimes d'une nouvelle arme sur-utilisée par les agents de police : les amendes. Parfois lancées sans même avoir rencontré les jeunes. Un phénomène à l'origine du surendettement de nombreuses familles. Pour se prémunir de ce fléau, à Belleville (Paris), des mamans veillent et sortent dans la rue jusque tard pour protéger leurs enfants. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 22/10/2021
  • À la petite boutique de Stains, le handicap a toute sa place

    Pour son premier reportage sur le terrain, Kadidiatou Fofana, en classe de seconde, s'est rendue à La Petite Boutique de Stains (Seine-Saint-Denis) qui agit pour l'emploi des personnes en situation de handicap. L'occasion pour elle de rencontrer Ophelie Esteve, qui gère les activités du lieu. Reportage.

    Par Kadidiatou Fofana
    Le 21/10/2021