En ce lundi 7 juillet au matin, les 400 places de la salle des procès hors norme du tribunal de Marseille ne suffisent pas et des chaises doivent être ajoutées. C’est dire à quel point le délibéré du procès des effondrements de la rue d’Aubagne est attendu. Pour rappel, le 5 novembre 2018, deux immeubles, dont un occupé, s’effondrent dans l’hypercentre populaire de Marseille, tuant huit personnes. Démarre alors une crise sans équivalent dans la deuxième ville de France.
En six mois, 250 arrêtés de périls sont signés, entraînant le relogement de milliers de personnes. Si l’ensemble de la ville est concernée, les quartiers populaires du centre sont de loin les plus touchés. Près de sept ans après le drame et six mois après un procès long de six semaines, 16 prévenus font face à 102 parties civiles.
C’est donc une ville durablement heurtée qui écoute ce premier dénouement judiciaire, en particulier le sort des propriétaires. Initialement non poursuivis, ils ont été cités à comparaître par les avocats des victimes. Parmi eux, l’ex-conseiller régional (LR) Xavier Cachard est celui qui écope de la plus lourde peine : quatre ans de prison, dont deux fermes avec bracelet électronique, ainsi qu’une amende de 100 000 euros et l’interdiction définitive de louer des biens immobiliers.
Le tribunal le reconnaît coupable d’homicide involontaire et de soumission de personnes vulnérables à des conditions indignes. Au courant de la situation dangereuse depuis 2014, le président Pascal Gand lui reproche une « emprise manifeste » sur la copropriété et un « mépris assumé pour le sort de son locataire » . Mépris qui s’est avéré fatal selon le juge : « Xavier Cachard a mis en œuvre une stratégie visant à retarder les travaux pour ne pas dépenser d’argent ».
Le prévenu perd connaissance
Autres propriétaires d’un appartement de l’immeuble, la famille Ardilly est reconnue coupable des mêmes chefs d’accusation. Le président dresse alors un état des lieux aberrant de l’appartement mis en location : « dégât des eaux, fils électriques apparents, risque d’effondrement du plafond, chute d’une partie du plancher, punaises de lit, moisissures ». À la lecture de cette liste, Sébastien Ardilly perd connaissance avant même de connaître sa peine, entraînant l’intervention des pompiers et l’évacuation de la salle.
Après une bonne demi-heure de suspension de séance, il est condamné à un an ferme avec bracelet, deux pour son père. Quant aux deux autres propriétaires, ils seront relaxés malgré les réquisitions pour du ferme. Le tribunal met en avant la bonne foi et considère qu’il n’y avait pas « la volonté de violer délibérément une règle de sécurité ». La décision crispe la salle : « C’est pas possible ! »
De manière générale, les peines sont en deçà des lourdes réquisitions du procureur, qui disait vouloir « faire jurisprudence » en demandant du ferme pour toute la chaîne de responsabilités. L’expert Richard Carta écope ainsi de deux ans avec sursis pour homicides involontaires. Il avait visité l’immeuble dans un état édifiant, sans recommander son évacuation, deux semaines avant le drame.
« Vous avez agi dans la précipitation pour rendre votre rapport avant votre départ en congé le lendemain de la visite », constate sèchement le président. Plusieurs soupirs de stupeur sont entendus dans la salle. Même peine pour l’ancien adjoint au maire, Julien Ruas, chargé de l’habitat insalubre. Symbole des défaillances de la ville, son manque de vigilance « a causé, de façon indirecte mais certaine, le décès de huit personnes », selon le tribunal. Quant au syndic, le cabinet Lieutard, son gestionnaire est condamné à trois ans avec sursis pour homicides involontaires après avoir ignoré les alertes durant cinq années.
« Le prix du sang »
Après une audience plutôt calme, la colère s’exprime à l’extérieur face aux peines bien moins sévères que les réquisitions. La foule scande contre Julien Ruas et son maire de l’époque, décédé depuis : « Ruas Assassin, Gaudin assassin ! ». Dans ce vacarme, un avocat de deux parties civiles, Benoît Candon, demande à la foule de se calmer.
L’effet inverse se produit, un militant associatif lui répond : « Il y a une colère et elle ne passera pas. Deux ans de bracelet électronique mon dieu ! ». L’avocat provoque alors : « S’ils vont en prison, ça va les ressusciter vos morts ? » L’associatif assène : « C’est quoi le prix de sang en fait ? ». Un policier sépare les deux hommes. À froid, l’avocat persiste : « Ces mecs-là confondent justice et vengeance ».
Mais pour une riveraine de la rue d’Aubagne, venue assister au procès, c’est moins les peines en soi que le sentiment d’une justice à double standard qui provoque cette colère, dans un drame qui touche d’abord les plus précaires. « Les jeunes de quartiers, quand est-ce qu’on leur met des bracelets ? Il y a une justice pour les pauvres, c’est la prison et une justice pour les riches, c’est les bracelets. ».
Des appels probables
De quoi renforcer la déception chez plusieurs proches des victimes. Parmi eux, Liliana Lalonde qui a perdu son fils dans le drame. « J’attendais beaucoup des peine, je suis déçue, on prendra la décision qu’il faudra pour continuer. C’est loin d’être terminé », explique-t-elle. Les propriétaires de son fils ont été relaxés. Pour la famille d’Ouloume Saïd Hassani, autre victime du drame, la satisfaction de voir leur ancien propriétaire condamné se mêle à la déception plus globale. « La justice a été rendue même si, à aucun moment, on ne s’attendait à des relaxes sur cette affaire qui a traumatisé tous les Marseillais et Marseillaises », déclare Imane, fils aîné de la victime. Leur avocat confirme qu’ils ne feront pas appel.
Ceux qui souhaitent le faire ont dix jours pour prendre leur décision. Dans tous les cas, la page du 5 novembre est loin de se tourner. Il y a d’abord la réparation des parties civiles qui fera l’objet d’une audience le 24 octobre 2025. Point important et inédit, le tribunal reconnaît déjà le préjudice permanent exceptionnel de « la destruction du cadre de vie ».
Une étape majeure pour un quartier qui a vécu sous cloche pendant de longs mois avec des évacuations à la chaîne, parfois définitives. « Un bouleversement collectif considérable effaçant les traces de leur existence et affectant leurs repères personnels, sociaux et quotidiens, leur habitat ainsi que leurs relations de quartier », développe le président.
D’autant que la crise de l’habitat indigne est toujours en cours. Une situation dénoncée par plusieurs collectifs et proches de victimes dans une déclaration en amont du procès. « Il y a 200 signalements par mois, il n’y en a que 30 traités », affirme Anissa Harbaoui de l’association l’assemblée des délogés.
L’association continue donc activement son travail avec une permanence d’aide hebdomadaire d’aide aux personnes relogées. La militante retient tout de même une satisfaction après ce premier jugement, la démonstration sans équivoque d’un véritable système de l’habitat indigne : « Ce qui est intéressant dans ce procès, c’est qu’il a montré publiquement que tout le monde savait. »
Samy Hage