Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Début mars 2026, c’est par mail que les enseignants du collège Solveig Anspach à Montreuil apprennent la nouvelle : le collège perd son statut Politique de la ville. Ce dispositif permettait aux enseignants d’accumuler des points de mutation et de voir leur carrière progresser plus vite. Une décision en contradiction avec ce que l’établissement avait toujours affiché. « Depuis l’ouverture, tous les postes publiés mentionnaient cette bonification », affirme Florian Delacroix, représentant des parents d’élèves.

Un dispositif clé pour les quartiers populaires

Le statut Politique de la ville (PLV) est une reconnaissance accordée aux institutions scolaires situées dans des quartiers populaires. Il offre deux avantages concrets : environ 100 euros supplémentaires par mois, et des points bonus pour les mutations. Dans l’Éducation nationale, ces points sont précieux : ils déterminent la possibilité de changer d’établissement, de se rapprocher de ses proches, de construire un projet de vie.

C’est précisément ce qui permettait à Solveig Anspach d’attirer et de garder des enseignant·es investi·es. C’est autour de ces garanties qu’Amandine Cormier, professeure de mathématiques depuis 2018, avait construit sa carrière. « Quand nous avons demandé l’établissement, nous étions persuadés qu’il était classé PLV. C’était affiché comme tel. » Ce choix reposait sur une promesse. Celle-ci vient d’être rompue.

La raison ? Un décret daté de 25 ans. Ce texte établit la liste des établissements éligibles au dispositif PLV. Problème : il n’a jamais été mis à jour. Les collèges construits après n’y figurent tout simplement pas. La Seine-Saint-Denis, dont la forte croissance démographique a conduit à la construction de nombreuses structures scolaires depuis 2001, est particulièrement touchée.

Antoine Morales, enseignant en physique-chimie depuis six ans au collège, pointe une conséquence qui dépasse le seul cas de Solveig Anspach : « Mayotte, devenu département après 2001, n’apparaît pas dans la liste, alors que tous ses établissements sont en REP ou REP+. » Solveig Anspach n’est pas un cas isolé. Dix-neuf écoles de l’académie de Créteil sont concernées, selon un courrier du député Alexis Corbière adressé au ministre de l’Éducation nationale, que nous avons pu consulter.

Enseignants et élèves en première ligne

Pour les enseignant·es de Solveig Anspach, derrière la décision administrative, ce sont des choix de vie remis en cause du jour au lendemain. « Certains disaient qu’ils étaient à quelques années de pouvoir rentrer chez eux et que tout s’effondrait en quelques minutes », rapporte Antoine Morales. Si rien ne change, le collège pourrait perdre une grande partie de ses équipes. « Certains parlent de 60 % des enseignants qui pourraient demander une mutation », alerte Florian Delacroix, représentant des parents d’élèves.

Les élèves, eux aussi, ne sont pas épargnés. Antoine Morales, professeur de physique-chimie, témoigne : « J’ai un élève qui dort en cours parce qu’il vit en foyer et change de lieu régulièrement. » Des situations qui nécessiteraient, selon les personnels, un suivi sur le long terme.

On avait construit un projet éducatif cohérent, avec des classes hétérogènes et une certaine stabilité. Aujourd’hui, ce modèle est fragilisé

Lila Toumlit, représentante des parents d’élèves au conseil d’administration, mesure ce que cette instabilité implique. « On avait construit un projet éducatif cohérent, avec des classes hétérogènes et une certaine stabilité. Aujourd’hui, ce modèle est fragilisé. » Une situation qui incite certaines familles à envisager des alternatives. « Les familles qui le peuvent risquent de se tourner davantage vers le privé », ajoute-t-elle.

« 92 % des parents n’ont pas envoyé leurs enfants [en cours] »

Les enseignant·es ont déclenché une grève reconductible de deux semaines. Cette réaction s’explique par l’histoire de l’établissement. « C’est un collège avec une culture militante, où on a déjà mené des mobilisations et obtenu des choses face à l’administration », explique Antoine Morales. À l’ouverture du collège, deux semaines de grève avaient ainsi permis d’obtenir un second conseiller principal d’éducation (CPE). Cette fois, les familles ont rejoint le mouvement. Une journée collège désert a été organisée. Résultat :  « 92 % des parents n’ont pas envoyé leurs enfants [en cours] », rapporte Florian Delacroix.

Le 10 avril dernier, une délégation d’enseignants et de parents s’est rendue au ministère de l’Éducation nationale pour demander une audience. Elle n’a pas été reçue. « La sécurité nous a indiqué qu’il s’agissait d’un rassemblement non déclaré et nous a demandé de partir », raconte Antoine Morales.

Le dossier a également gagné les instances politiques. Parmi elles, le Conseil départemental de Seine-Saint-Denis. Depuis 2024, il finance un plan visant à renforcer l’attractivité de ses collèges et à fidéliser les équipes enseignantes. Dans un courrier adressé au recteur de l’académie de Créteil, son président Stéphane Troussel dénonce une incohérence : la décision du ministère va à l’encontre de cet effort.

Face à la mobilisation, le silence de l’État

Après des semaines de mobilisation, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a finalement répondu aux représentant·es de parents d’élèves du collège. Il indique avoir transmis le dossier au recteur de l’académie de Créteil. Une réponse qui laisse la communauté éducative insatisfaite. « La manière dont cela a été annoncé a aussi été violente : un simple mail de quelques lignes, alors que nous sommes mobilisés depuis deux semaines et que personne ne nous reçoit ni ne nous répond officiellement », déplore Amandine Cormier.

Mon engagement syndical et mon métier d’enseignante reposent sur les mêmes convictions : croire à l’école publique, aux services publics, et à une école capable de donner les mêmes chances à tous

Le mouvement ne compte pas s’arrêter là. Le 7 mai, enseignant·es et parents d’autres établissements concernés se retrouveront, à nouveau, devant le ministère de l’Éducation nationale. La FSU, principal syndicat enseignant, a engagé une procédure juridique contre le décret de 2001. Une démarche qui pourrait, si elle aboutit, contraindre l’État à revoir sa position.

Derrière cette bataille administrative, c’est aussi un engagement qui s’exprime. Amandine Cormier reste animée par les mêmes convictions : « Mon engagement syndical et mon métier d’enseignante reposent sur les mêmes convictions : croire à l’école publique, aux services publics, et à une école capable de donner les mêmes chances à tous. »

Coralie Chovino

Photo prise par Florian Delacroix, représentant des parents d’élèves

Articles liés