Le journaliste turc, Can Dündar, est l’invité du grand entretien du Bondy Blog cette semaine. Il revient avec nous sur son arrestation, le silence des gouvernements européens sur la répression et la purge en cours actuellement en Turquie et nous parle de son projet média en Allemagne où il vit désormais en exil. Entretien.

L’ancien rédacteur en chef de Cumhuriyet a été arrêté et emprisonné en novembre 2015, avec son collègue Erdem Gül, après la parution de leur enquête révélant une livraison d’armes des services secrets turcs vers des organisations islamistes en Syrie. Can Dündar est libéré sur décision de la Cour constitutionnelle turque en février 2016. Lors de son procès en mai 2016, il échappe à une tentative d’assassinat devant le tribunal. Il vit désormais seul en exil en Allemagne, les autorités retenant le passeport de son épouse et l’empêchant de voyager. Il travaille en ce moment, avec d’autres journalistes turcs, à la création d’un média en Allemagne, une WebTV, pour traiter de la Turquie aux communautés turques et kurdes.  Le 31 octobre, 9 de ses collègues de Cumhuriyet sont arrêtés et placés en détention provisoire dans une enquête ouverte pour « terrorisme », accusés d’être proche du mouvement Gülen. En Turquie, avec la purge qui fait suite à la tentative de coup d’état militaire de juillet 2016, plus de 170 médias ont été fermés, 35 000 personnes arrêtées parmi lesquelles des journalistes, professeurs, avocats, juges, militaires…

Extraits de l’interview avec Can Dündar :

Sur la tentative de coup d’état de juillet 2016 :

« Je pense que le mouvement Gülen est assez dangereux pour faire ce coup d’état. Nous avons alerté le gouvernement à plusieurs reprises de la dangerosité de la construction d’un Etat secret dans l’Etat. Le problème c’est que Erdogan a utilisé les personnalités du mouvement Gülen, les a replacés dans la machine étatique. Ils ont été partenaires (…) Je pense qu’ils voulaient renverser Erdogan. Ils ont gouverné le pays main dans la main pendant des années, il se sont divisés pour des raisons politiques et économiques. Par la suite, une guerre a éclaté entre eux et à cause de cette guerre, ils sont en partie responsables de ce coup d’état militaire mais nous ignorons encore les détails. Il n’y a pas d’autre mouvement aussi organisé qu’eux en Turquie. Je ne veux accuser personne, mais c’est quelque chose de sérieux, ça ne peut pas être un complot d’un gouvernement. Là, Erdogan comprend mais c’est trop tard ».

« Erdogan a été furieux car l’Europe a été silencieuse face à la tentative de coup. Il avait raison de l’être. Mais Erdogan a utilisé ce putsch pour renforcer son pouvoir. Nous avons survécu à une intervention militaire mais nous faisons maintenant face à un état policier. S’ils avaient réussi, on aurait eu aussi ces arrestations, tous ces journalistes en prison, tout le système judiciaire aurait été sous leur contrôle, rien n’aurait vraiment été différent pour nous. A la place d’un gouvernement militaire, nous avons un état policier mais ce sont plus ou moins les mêmes personnes. Là, Erdogan utilise cela pour opprimer toutes les oppositions dans le pays.  C’est ce que nous critiquons. Nous connaissons bien le danger de ce mouvement, mais ironiquement, Erdogan nous accuse de faire partie de ce complot, de faire partie des Gülenistes ».

Sur l’attitude des gouvernements européens et de l’Union européenne face à la situation en Turquie :

« L’accord sur les réfugiés fonctionne comme un outil pour arrêter toute critique envers Erdogan de la part des gouvernements européens. Erdogan fait chanter ces gouvernements en leur disant : » Si vous êtes trop critiques, je peux ouvrir les frontières et vous envoyer les réfugiés syriens ». Et ce chantage fonctionne ! C’est incroyable que l’Europe a été si silencieuse face à ce qu’il se passe en Turquie, toutes ces arrestations, les fermetures des médias, les arrestations de parlementaires aujourd’hui. C’est honteux de ne rien entendre de la part du gouvernement français. Certains pays en Europe disent qu’ils s’en soucient désormais mais c’est trop tard, la maison brûle maintenant. (…) Je suis vraiment déçu car c’est nous qui nous battions pour les idéaux européens, la liberté d’expression, la liberté de la presse, la laïcité. Les gouvernements européens auraient dû être à nos côtés, mais à la place ils sont main dans la main avec le gouvernement turc, silencieux, à juste regarder ce qu’il se passe ».

Propos recueillis par Nassira EL MOADDEM et Fethi ICHOU

Crédits photos : Felipe PAIVA

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