« Le défrisage c’est pas automatique »

AMBIANCE mardi 22 septembre 2015

Par Rouguyata Sall @rouguyata

Le Beffroi de Montrouge (92), début septembre. L’association Nappy de France a donné rendez-vous aux porteuses de cheveux crépus. Beauté naturelle, identité noire, peur des produits chimiques, des femmes nous expliquent les raisons d’être de leurs chevelures. 

Le parapluie s’impose pour arriver au salon où commerçants, blogueuses, femmes novices ou affirmées célèbrent ensemble le cheveu crépu. Au rendez-vous des femmes noires et métisses qui ont le cheveu non défrisé, on retrouve les Nappy girls. Ce terme viendrait de la contraction de natural et happy, vous diront les unes. Ou simplement de l’utilisation de l’adjectif crépu en anglais, défendront les autres membres de cette communauté qui assume et revendique un retour au cheveu naturel.

« Le peuple blanc a influencé le regard du peuple noir sur lui-même »

Sabrina est venue pour découvrir les nouveaux produits et rencontrer des personnes qui partagent son expérience. Loin de l’esprit nappex (ndlr : contraction de nappy et extrémiste), Sabrina n’a rien contre celles qui défrisent ou mettent des tissages. Mais pour elle, ces filles sont influencées par la suprématie blanche. « Le peuple blanc a influencé le regard du peuple noir sur lui-même. Le mouvement du retour au cheveu naturel est représentatif de la communauté afro. Et ce n’est pas un effet de mode, c’est l’esthétique qui va faire que le peuple noir va se réveiller ».

IMG_20150912_144108A l’entendre, on ne devine pas qu’elle a longtemps été une adepte du défrisage, alors qu’elle n’a jamais aimé « le plat du cheveu lisse ». Chaque soir, elle arrangeait ses cheveux autour de rouleaux. La douloureuse application du défrisant sur son cuir chevelu termine de la convaincre. Elle est venue avec Rosine, son amie qu’elle a convertie. Finie l’utilisation quotidienne du fer à lisser. « Je ne me rendais pas compte que je bousillais mes cheveux. J’ai commencé à réduire puis j’ai tout coupé il y a deux ans et demi ». Et depuis son big chop, le coup de ciseaux pour se débarrasser de la partie défrisée, Rosine a davantage confiance en elle.

Seul inconvénient : devoir constamment se justifier sur le port du cheveu naturel, « comme si ce n’était pas normal, comme si on était trop habitué aux blacks à cheveux lisses ». Ou trop habitués aux perruques qui imitent l’afro. C’est arrivé à Sabrina, dont la coiffure éveille les doutes. Mais c’est sûr, elle ne reviendra jamais en arrière. Et surtout pas à cause « du problème de perception de l’image du noir, qui dérange les codes établis ».

De nombreuses jeunes femmes se baladent de stand en stand, des bijoux ethniques aux ateliers foulards. En passant par les produits pour le domptage et le soin. Eh oui, le cheveu naturel demande de l’entretien. Alors elles testent les crèmes et les huiles. Et les ateliers coiffure. Parmi elles, Hanifa 23 ans et Oumna 20 ans. Les deux amies sont venues se renseigner sur les gammes de produits 100 % naturels. Elles n’ont jamais défrisé, car à Mayotte, leur département d’origine, « les gens gardent leurs cheveux naturels, c’est inné ». Elles ont tout de même dû adapter leurs soins au climat continental. En métropole, les gens les félicitent. Les plus curieux vont même jusqu’à toucher, un signe qui montre selon elles que les mentalités évoluent.

« La femme noire a le choix »

Même expérience du toucher capillaire pour Anicette, 27 ans, au naturel depuis 2012. Ses cheveux ne supportaient plus le défrisage et son porte-monnaie souffrait des nombreux tests de produits. Pendant six mois, elle passe en phase de transition : elle ne défrise plus, s’adapte à sa nouvelle tête et consulte mille et un blogs. Un beau jour, la coupe à la garçonne s’impose après le big chop. Shampoings, karité, masques et huiles passent par là, avant qu’elle n’adopte une routine simple : le soin hebdomadaire, s’attacher les cheveux avant d’aller au lit et ajouter de l’huile dans son après-shampoing. Concernant le mouvement nappy, Anicette n’a pas vraiment l’impression d’appartenir à un groupe ou une communauté. « On nous dit toutes nappy mais on ne le vit pas de la même manière et on ne l’a pas toutes fait pour la même raison ». Un seul inconvénient pour cette chimiste de formation : la configuration des casques de sécurité qui ne sont pas adaptés à l’afro !

La chimie est aussi au cœur de l’événement, avec la conférence de Samantha JB, présidente de l’association Nappy Party. « Pas chimiste ni coiffeuse, mais consommatrice et maman », elle veut sensibiliser les participantes sur les dangers des produits chimiques. Parce que « le défrisage c’est pas automatique », Samantha se lance dans les rappels de chimie sur le PH. Puis elle parle guanadine carbonate et sodium hydroxyde, les ingrédients corrosifs des produits à bannir. Des jeunes femmes photographient sa présentation pour s’adonner à la lecture des étiquettes. « La responsabilité est rejetée sur nous, pauvres consommateurs. Mais nous avons le pouvoir de changer notre manière de consommer ».

Crépues et défrisées écoutent attentivement, surtout quand Samantha mentionne l’impact des ingrédients sur la santé via les maladies liées aux perturbateurs endocriniens. Samantha diffuse de précieux conseils tout au long de son intervention. Dont celui-ci : « Il y a tellement d’options, tellement de coiffures, tellement de produits adaptés, la femme noire a le choix. Ce n’est pas une histoire de temps, car le temps, ça se prend ».

Rouguyata Sall