Amal Bentounsi : "Notre guide pour les victimes des violences policières doit servir à créer un rapport de force "

AMBIANCE mardi 4 octobre 2016

Par Victoire Chevreul

Amal Bentounsi a perdu son frère Amine, tué en 2012 d’une balle dans le dos par un policier. Ce mois-ci, son collectif “Urgence notre police assassine”, publie un guide à destination de tous ceux victimes de violences policières et des familles qui ont perdu comme elle un proche. Entretien.

Bondy Blog : Avec votre collectif, vous éditez ce mois-ci un guide  à l’usage des familles de victimes de violences policières. Quel en est l’objectif?

Amal Bentounsi : Faire en sorte que les familles de victimes ne se fassent plus avoir car les affaires sont souvent classées sans suite. Souvent, quand votre frère ou votre ami est tué par les forces de l’ordre, on vous dit “circulez il n’y a rien à voir“. En fait, les constats de mort sont biaisés et les instructions sont très rares. Pourtant, les familles se battent pour demander la vérité à la justice. L’objectif est donc de créer un rapport de force. Le guide va servir à cela. Il informera sur les premières démarches à faire comme par exemple demander une contre-autopsie. Les familles sont souvent désemparées et se fient en la version policière sans se dire qu’il y a peut-être quelque chose qui ne va pas. Autre conseil : se constituer partie civile auprès d’un avocat. Les familles ne le font pas forcément. Cela permet d’obtenir des éléments ou de faire des demandes d’expertises supplémentaires. Il est très difficile pour notre collectif d’aller à la rencontre des familles qui se trouvent aux quatre coins de la France. Le guide sera téléchargeable sur internet par tous.

Bondy Blog : Pour quelles raisons ce guide a-t-il vu le jour?

Amal Bentounsi : Il faut savoir que les 48 premières heures sont déterminantes dans ces affaires de crimes policiers notamment pour qu’une enquête soit ouverte. Dans les cas que nous connaissons, au sein des familles du collectif, toutes les affaires se ressemblent. Même si les victimes sont mortes dans des circonstances différentes, le processus est le même : il y a une version policière transmise par le biais du parquet et relayée par les médias. Cette version, nous nous rendons compte depuis 4 ans qu’elle est biaisée. C’est systématique. Quand les victimes meurent par étranglement par exemple, on parle à chaque fois de “malaise”, de “crise cardiaque” ou d’une consommation de drogue ou d’alcool qui auraient pu entraîner la mort.

Bondy Blog : Les familles des victimes de violences policières ou les victimes elles-mêmes, sont-elles suffisamment armées pour affronter à la fois la machine judiciaire et la police ?

Amal Bentounsi : Il y a un déni de ces violences et de ces crimes. En tant que famille de victimes tuées par la police, nous ne sommes pas reconnues. Les victimes sont criminalisées à titre posthume ou stigmatisées par rapport à leur passé judiciaire. Même quand elles ne sont pas mortes, on le voit dans les cas de contrôles au faciès, on leur colle systématiquement des “outrage” et rébellion”. Par exemple s’agissant de mon propre cas, quand mon frère est décédé, ils ont affirmé qu’il était en train de braquer. Il avait un passé judiciaire certes, mais au moment des faits précis, il n’était pas en train de braquer. Il était en train de courir, de dos. Dans les médias, les éléments étaient à charge pour le criminaliser. Si la victime n’a pas de passé judiciaire, on va alors trouver quelque chose pour la décrédibiliser et dire que les “forces de l’ordre ont fait leur travail”. Les familles des victimes ne sont pas armées pour affronter tout cela. La plupart des familles ont très peur de la police,  peur de représailles, peur de la pression, peur pour l’avenir de leurs autres enfants. Souvent, il y a des menaces qui ne sont pas dites, des pressions sous-entendues mais suffisamment explicites pour que vous compreniez qu’il est inutile de gratter plus loin.

Bondy Blog : Ce n’est pas une spécificité française?

Amal Bentounsi : Dans d’autres pays, des gens sont aussi tués par la police mais il y a un déni de justice en France. Je ne parle pas des Etats-Unis, c’est bien pire. Mais ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs, qu’il ne faut rien faire ici. Un rapport du Comité contre la torture de l’ONU rendu en mai 2016 fustige d’ailleurs très sévèrement  l’utilisation excessive de la force par les forces de l’ordre françaises et recommande à l’Etat de donner la possibilité aux victimes des violences policières de porter plainte, que les enquêtes soient menées et les sanctions prononcées contre les responsables.

Bondy Blog : Dans votre guide, vous abordez les procédures judiciaires qui peuvent être particulièrement laborieuses. Quelles en sont les étapes les plus délicates ?

Amal Bentounsi : Il faut d’abord être vigilant à bien connaître tous les interlocuteurs en charge de ces affaires. C’est important pour vérifier qu’il n’y a pas de complaisance envers les uns ou les autres qui pourrait casser la vérité. Par exemple, nous nous sommes rendus compte que le président de la chambre d’une affaire était le même magistrat qui avait relaxé les policiers dans l’affaire Ali Ziri en 2009. La Cour d’Assise qui était là pour rendre justice, avait déjà un parti pris, elle avait déjà rendu un non lieu quelques années auparavant sur le dossier Ziri. Dans cette affaire, un homme de 69 ans a été frappé par des policiers. Le rapport d’autopsie était accablant et malgré cela, les policiers ont été relaxés. De plus, quand on demande à visionner les images de vidéosurveillance dans les commissariats systématiquement, dans ces affaires, lorsque des gens meurent, on nous dit que les vidéos sont inexploitables.

Bondy Blog : Lorsque la justice prononce une ordonnance de non-lieu, de quels moyens disposez-vous pour accompagner les familles ?

Amal Bentounsi : On essaye de leur apporter toute notre expérience et nos connaissances, de voir avec les avocats tous les recours possibles. On essaye aussi de trouver des témoins qui ne se sont pas manifestés avant, de façon à ouvrir une autre enquête. Mais malheureusement, nous ne sommes pas des magiciens. C’est vraiment un soutien moral que nous pouvons apporter. Dans mon cas, le soutien qui m’a été témoigné m’a permis non pas de faire mon deuil, mais de me sortir de quelque chose de vraiment obscur. Vous savez, en tant que mère en tant que sœur… Moi, j’ai perdu mon frère et à un moment donné, je me suis dite qu’il n’y aura peut-être pas de justice, que celui qui a tué mon frère va vivre sa vie tranquillement. Il se passe beaucoup de choses dans la tête à ce moment-là, des choses très noires. Du coup, ce combat-là a été quelque part une thérapie. On se dit qu’on n’est pas seul et que c’est d’utilité publique aussi. Vous savez, nous n’avons pas d’aide de la part de l’institution judiciaire. On perd un proche, mais on est mis de côté comme des pestiférés.

Bondy Blog : Jusqu’à aujourd’hui combien de familles vous ont sollicités ? Quel accompagnement précis vous leur apportez ?

Amal Bentounsi : Nous sommes sept familles membres du collectif. Nous n’avons pas tous les jours des familles qui nous sollicitent. Environ, une trentaine de familles prennent contact avec nous chaque mois pour demander conseil sur les contrôles au faciès, sur les violences policières. Par exemple, le lendemain de la mort d’Adama Traoré, une jeune femme nous a appelés, son fils était dans le coma. Il s’était fait tabasser à Sarcelles par des policiers. Des gens ont assisté à la scène et elle nous appelait pour nous demander conseil. Il y a aussi beaucoup de cas où des gens ne meurent pas mais peuvent par exemple perdre l’usage de la parole et gardent de graves séquelles. C’est le cas de ce jeune Mohammed de Sarcelles. Sa maman est prête à aller jusqu’au bout et à demander des comptes à la police.

Bondy Blog : Dans le cadre de votre travail d’accompagnement des proches de victimes ou victimes, organisez-vous des modules de prévention pour les jeunes ?

Amal Bentounsi : Non, ça se fait malheureusement à chaque fois qu’une personne décède. On va alors à la rencontre des jeunes du quartier. Il est très difficile de sensibiliser, même les gens les plus concernés, avant qu’ils ne soient touchés par un drame. Souvent, ils nous disent : “on se prend des claques tous les jours par des policiers qui nous appellent par notre nom, nous demandent systématiquement notre carte d’identité… Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse?” Et quand ils vont voir des avocats, ils leurs disent “on peut rien faire”. En réalité, ils sont déjà sensibilisés à ces questions, mais pas sur le fait qu’ils ont des droits et qu’il n’est pas normal de recevoir des claques de policiers. Ils l’ont acquis, pour eux c’est au quotidien. J’espère que ce guide, téléchargeable sur internet fera son chemin pour que les gens comprennent qu’ils ont des droits.

Bondy Blog : De quels moyens financiers disposez-vous pour réaliser ce travail ?

Amal Bentounsi : Nous recevons des dons, nous menons des campagnes sur internet notamment pour récolter des fonds. Nous organisons aussi des concerts avec des rappeurs, des artistes pour sensibiliser les jeunes par le biais du rap.

Bondy Blog : Pour vous, il y a toujours une forme d’impunité au sein des forces de l’ordre ? Comment l’expliquez-vous?

Amal Bentounsi : Ah oui, très clairement ! On ne laisse pas la justice faire son travail. Il va falloir changer les mentalités et les préjugés de certains magistrats. Il faut changer cette proximité qu’il peut y avoir entre les procureurs et les policiers, qui toute l’année travaillent main dans la main. Je me suis faite agresser quand j’étais enceinte par des policiers. J’assistais à une scène où un homme n’arrivait pas à respirer à cause d’un étranglement. Je suis donc intervenue en demandant à un des agents de la BAC de desserrer. Un jeune homme filmait avec son téléphone, un des policiers a été vers lui pour prendre le téléphone, je lui ai dit : “Attention vous n’avez pas le droit de faire ça, où est votre matricule?” Le policier m’a asséné un coup de pied et un coup de poing. Ils m’ont mise presque à quatre pattes. Les gens n’y croyaient pas. Le policier a porté plainte contre moi pour “outrage et rébellion” alors que les vidéos disent le contraire. Quand ils ont compris qui j’étais, ils ont été un peu plus sympas pendant les auditions. Les policiers retranscrivent le contenu des vidéos sur papier et le transmette au procureur. Comment se fait-il que des policiers qui travaillent dans le même commissariat qu’un agent impliqué dans ces violences retranscrivent ces vidéos ? Difficile de parler d’impartialité.

Bondy Blog :  Lors de la mort de votre frère, abattu le 21 avril 2012 par la police, avez-vous vous-même bénéficié d’un soutien?

Amal Bentounsi : Aucun !  Moi ce qui m’a aidé c’est ma pugnacité, ma volonté et mon intuition de croire que mon frère n’était pas responsable et qu’il n’était pas en train de braquer à ce moment-là. Sur le coup, sincèrement, comme beaucoup, j’ai douté à la première dépêche à la télévision parce que la version policière parlait d’“une fusillade et d’un braqueur”. Mon instinct me disait que qu’il fallait faire le nécessaire. J’étais proche de mon frère, c’est quelque chose qui m’a beaucoup touché. Si j’étais restée les bras croisés, j’aurais commis l’irréparable.

Bondy Blog : Le collectif est-il un moyen de résilience pour vous ?

Amal Bentounsi : Oui, absolument, il m’a aidée, apaisée. En aidant d’autres familles, à notre petit niveau, on changera les choses.

Bondy Blog :  Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, vous a attaquée en justice. Que s’est-il passé ? Où en êtes-vous de cette procédure judiciaire ?

Amal Bentounsi : Manuel Valls a porté plainte contre moi pour diffamation en raison du nom du collectif et pour une vidéo qui mettait en scène, de façon parodique, le recrutement de la police française. Quand nous avons réalisé cette vidéo, j’étais seule face à ma vérité, à mon drame, à ce deuil qui était difficile à porter. J’ai gagné mon procès, j’ai voulu en faire une tribune pour les familles de victimes qui n’avaient pas eu la chance d’avoir un procès. Elles pouvaient y assister. J’ai fait intervenir des sociologues, des experts, des écrivains, avec des données statistiques et des témoignages. J’ai été relaxée et ai obtenu justice en 2014.

Bondy Blog : Pour vous, la gauche a-t-elle une part de responsabilité dans le climat entre les habitants des quartiers, les personnes issues de l’immigration et la police ?

Amal Bentounsi : Je croyais qu’on avait atteint un niveau tel de violence et de parole raciste libérée avec Nicolas Sarkozy mais je crois que la gauche a fait le pire du pire. C’est elle qui a été élue par les voix de quartiers populaires. Nous ne l’oublierons pas. Aujourd’hui, cette violence est faite aux militants, aux gens qui vont manifester, aux musulmans.

Bondy Blog : La gauche au gouvernement n’a donc rien fait selon vous pour améliorer la situation ?

Amal Bentounsi : Non, maintenant tout le monde est touché par cette violence-là. Ça n’a fait que creuser un fossé entre les citoyens et les politiques. Aujourd’hui, les policiers sont vus comme des super héros, ils ne sont jamais remis en question. Il y a une tendance à minimiser leurs actes. Il faut le dénoncer. Il y a une complicité de la part du gouvernement, de la part du ministère de l’Intérieur qui ne remettent jamais en question la parole des policiers, et ça depuis de nombreuses années. La gauche n’a rien changé à cela.

Bondy Blog : Vous avez pour projet la création d’un observatoire des violences policières. Le nom et la démarche de cette structure, plus “scientifique” sont-ils un moyen de porter plus haut la voix des victimes de bavures policières ?

Amal Bentounsi : C’est assez fou que dans le pays des droits de l’Homme, il n’y ait pas ce type d’observatoire. Il faut qu’on ait des chiffres pour que ces crimes policiers soient reconnus. Avec cet observatoire, il va falloir changer les mentalités, montrer que les policiers ne sont pas tous des super-héros, montrer qu’on peut les surveiller. Et se sachant observés, peut-être qu’ils se comporteront autrement.

Bondy Blog:  Comment comptabiliserez-vous ces bavures policières ? Vous vous appuierez sur des affaires jugées ou sur des témoignages ?

Amal Bentounsi  : Nous ne parlons pas de bavures ! Nous parlons de crimes policiers et de violences policières car parler de bavures cela donne à penser qu’il s’agit d’accidents. Or, les policiers sont responsables. Si Ali Ziri, 69 ans, retraité, s’était appelé Robert, il ne serait pas mort entre les mains de la police. En quatre ans nous avons rencontré énormément de monde, de collectifs et d’associations, nous avons constitué un réseau. Les informations nous viennent de personnes extérieures au collectif, qui viennent nous parler de telle ou telle famille qui aurait vécu un drame. Cela se passe à Rennes, Bordeaux, Strasbourg, Lille, toutes les grandes villes françaises. Ce réseau nous permet de vérifier les informations, comme nous ne pouvons pas toujours nous déplacer. C’est très important pour nous que ce soient les familles qui portent ce message.

Bondy Blog : Quelles ont été les petites victoires qui ont marqué votre combat pour faire connaître ces violences ?

Amal Bentounsi  : Les petites victoires… Il n’y en a pas eu beaucoup, mais c’est par exemple certaines affaires comme celle de Lahoucine Ait Omghar. Un jeune tué de cinq balles par des policiers. Il n’y avait pas d’espoir d’enquête. Le collectif a pu donner des conseils à la famille et six mois après, on a commencé à se mobiliser. Les petites victoires, ce sont aussi les journalistes. Il ne faut pas se voiler la face, ils sont une aide dans ce type d’affaires. A un moment donné, si certains peuvent relayer des informations biaisées, d’autres, en faisant leur travail d’investigation, apportent des bribes de vérité à la population.

Propos recueillis par Victoire CHEVREUL

Site internet du collectif : http://www.urgence-notre-police-assassine.fr/