Rakidd : "Plus on me disait de ne pas dessiner, plus j'avais envie de faire ce métier"

CULTURE vendredi 16 décembre 2016

Par Yousra Gouja

Rachid Sguini, alias Rakidd, collectionne les casquettes : graphiste, dessinateur, Youtubeur. Ce gribouilleur professionnel, amoureux d’art, de retrogaming, de café corsé et de pastèque, sort son premier livre, Le monde de Rakidd, de 2001 à nos jours (Faces cachées éditions). Interview.

Le Bondy Blog : Tu dis vouloir retrouver ton livre dans une brocante. Tu vas souvent à la brocante ?

Rakidd : A vrai dire, j’y vais pour les jeux vidéos. Et j’aime la nostalgie qu’il y a dans une brocante : les vieilles cassettes VHS, les jouets des années 90, les fringues démodées. J’aimerais bien voir mon livre traverser le temps. Je me demande aussi combien le brocanteur l’aurait vendu.

Le Bondy Blog : Tu remercies aussi les personnes qui ne t’ont pas soutenu, pourquoi ?

Rakidd : Oui, c’est important. Plus on me disait de ne pas le faire et plus j’avais envie de faire ce métier. C’était comme un grand défi à relever. Beaucoup de personnes m’ont dit que je ne vivrais jamais du dessin et maintenant, j’en vis. Un Smic pour faire un dessin, c’est pas mal non ?

Le Bondy Blog : Pour toi, quel est le rôle d’un dessinateur ?

Rakidd : Divertir d’abord. Éveiller les sens et ensuite les consciences. Mais là, c’est autre chose. Quand on fait du dessin engagé, on exprime ce que certains n’arrivent pas à exprimer avec des mots. J’essaie de tirer du positif. Une conscience s’est créée après l’attentat de Charlie Hebdo. Si on tue des dessinateurs, ça veut dire qu’ils ont un poids.

Le Bondy Blog : Qu’est-ce que tu te dis quand tu n’as plus envie de dessiner ?

Rakidd : Il faut que quelqu’un le fasse. Parfois, il y a des dessins que je n’ai pas envie de faire. J’aimerais qu’il y ait un dessinateur pour me remplacer. Et puis je me dis, je dois le faire aussi, c’est l’une de mes missions. Maintenant, je dessine un livre et j’inclus des personnages passés à la trappe, pour leur dire que je ne les oublie pas, comme Farah Fawcett, morte le même jour que Michael Jackson. J’ai eu peur en sortant de ma zone de confort de ne pas plaire à mon public de base. Ce livre offre autre chose, loin de ce qui est présent sur mon blog. J’ai voulu tout recommencer. Certains comprendront mon dessin de différentes manières. Certains diront que le petit bateau jaune tente de s’échapper. Je me demande souvent si mon public va me suivre : est-ce que j’ai ma place dans cette aventure ?

Le Bondy Blog : Est-ce que le dessin répare la photo, notamment celle d’Aylan ?

Rakidd : J’aurais envie de réparer. Je ne veux pas que les gens gardent en tête une photo de moi au bord de l’eau, mort. J’ai envie d’imaginer Aylan  comme un petit prince. Pas comme une victime. Mais les gens n’ont pas retenu la photo d’Aylan que son père à partager quand il était en train de jouer.

Le Bondy Blog : La date du 13 novembre apparaît également dans ton livre. Comment tu dessinerais cet événement aujourd’hui ?

Rakidd : Je pense que je dessinerais quelque chose de plus apaisée. Le dessin dépend du rapport que j’ai avec la France. Je l’ai dessiné quelques jours après le drame. C’était bien trop tragique. Je montrais que l’ambiance était très lourde, tu sentais le regard des gens mais je n’en veux pas à ces personnes. Elles étaient en détresse et en colère. J’ai lu du vomi sur Facebook. Aujourd’hui, on ne dit plus “sale arabe” mais “sale musulman”.

Le Bondy Blog : Tu as retenu le coup de tête de Zidane, le 9 juillet 2006, comme date marquante dans ton livre. Qu’est-ce qu’il représente pour toi ?

Rakidd : Il fallait que j’intègre moins de dates tragiques. Le mec est sur le toit du monde, à ce moment-là. Il est à son dernier match de sa carrière et il pense à sa gueule et à son bonheur pour sauver son honneur. Il fait preuve d’une marque d’intégrité incroyable. Il rentre dans l’Histoire. Je ne suis pas un fan de foot mais c’est le geste qui compte. Ça nous rappelle que notre côté humain doit passer en premier même si tu as beau avoir tout accompli. Je trouve ça beau. Je ne pensais pas que quelqu’un aurait pu être intègre à ce niveau.

Le Bondy Blog : Tu évoques l’Abbé Pierre à deux reprises. Pour quelles raisons ?

Rakidd : Je trouve que cet homme a du cran. Il a une vie de religieux et une ouverture d’esprit à revendre. On a besoin de lui aujourd’hui. Je l’imagine jeune et banlieusard, un  putain de rappeur ! Quand je vois Robert Ménard [ndlr maire de Béziers] utiliser les Chrétiens…

Le Bondy Blog : Et Barack Obama version Rakidd, ça donne quoi ?

Rakidd : Il incarne l’espoir. Tu te dis que les Américains ont élu un Noir. Un gamin arabe ne peut pas encore se dire en France qu’il peut être président, il peut être ministre à la limite. Quand j’étais gamin, voir un Noir à la Maison Blanche, c’était de la science-fiction. Je pense qu’après Trump, on verra une femme d’origine asiatique. Le rêve américain existe mais le cauchemar américain existe bien plus.

Le Bondy Blog : Comment dessiner l’affaire Mohammed Merah ?

Rakidd : J’avais un dessin presque abouti de Merah. J’essaye toujours tirer le bon d’une situation alors pour Merah, j’ai dessiné Latifa Ibn Ziaten, cette femme voilée et musulmane qui a perdu son fils, Imad, soldat dans l’armée française et première victime de Merah. Elle a une force incroyable. Elle a l’air tellement apaisée. Il faut qu’on oublie Merah ! Latifa, c’est ce qu’il y a de meilleur dans cette histoire.

Le Bondy Blog : Tu écris à côté de tes dessins…

Rakidd : Il faut regarder le dessin et il faut aller plus loin. Il faut savoir ce que ce dessin a voulu dire. Les gens doivent l’interpréter, c’est à eux de comprendre. Un grand nombre d’interprétations est possible. Sur le 11 septembre, j’aurais voulu écrire trois pages par exemple. C’est frustrant d’écrire un livre, on doit faire des choix. On me prend avant tout pour un dessinateur et pas pour un écrivain. Je veux montrer aux gens que j’ai envie d’écrire. Je ne veux pas être que dessinateur. J’ai toujours eu envie d’écrire. Il faut oser écrire.

Yousra GOUJA

Crédits photo : Sokontra Studio