En marge d'un blocus, des lycéens en garde à vue racontent leur traitement disproportionné et humiliant

C'EST CHAUD vendredi 3 mars 2017

Par Kozi Pastakia @Kozi_P ET Leïla Khouiel @LeilaKhl

Lundi 27 février, après avoir participé au blocus de leur lycée Honoré-de-Balzac, dans le XVIIème arrondissement de Paris, Malika*, Kahina*, Coumba* et dix autres de leurs camarades sont arrêtés par la police. Motif : vol et dégradations en réunion. Des faits pour lesquels ils ont été relâchés et que tous nient catégoriquement.  Les mineurs restent marqués par leur garde à vue et racontent les humiliations vécues. Reportage.

“Maintenant quand je croise des policiers, je baisse la tête. Ils arrivent à te faire penser que tu es coupable alors que tu n’as rien fait”. Quatre jours après sa garde à vue, Aïssata* est toujours sous le choc. L’élève, scolarisée en première STMG au lycée Honoré-de-Balzac, dans le XVIIème arrondissement de Paris, a été interpellée lundi dernier à proximité de son établissement scolaire et placée en garde à vue pour vols et dégradations en réunion avec huit autres camarades de son lycée. “Au total, neuf de nos élèves sont concernés, sept filles et deux garçons”, rapporte un membre du personnel, sous couvert d’anonymat. Tous nient les faits.

La journée avait pourtant bien commencé. Un blocus, “pacifique” en soutien à Théo et pour dénoncer les violences policières, paralyse le lycée à partir de 8h. “À Balzac, on a une longue expérience des blocus. La semaine dernière déjà, il y en avait eu, tout s’est toujours bien passé. Il y a un climat de confiance entre enseignants et lycéens. Pas de feu de poubelle ou de prof agressé ici”, souligne un prof.

Deux bouteilles de coca, trois madeleines et des paquets de gâteaux

“Généralement quand il y a blocus, je rentre chez moi, j’habite à quelques minutes du lycée”, raconte Malika*, élève de première S, des poches sous les yeux et la voix fragile. Cette fois je suis allée avec des amis dans d’autres lycées, à Edgar Quinet et Jules Ferry dans le IXème, pour prêter renfort. Quand ça a dégénéré dans ces lycées, vers 10h, on a décidé de revenir vers Balzac. On a pris le bus parce que j’avais mal au dos et j’étais avec ma camarade Sarah* qui porte une attelle au genou”.

Les deux jeunes filles retrouvent un groupe de copines. Trois garçons, qu’elles ne connaissent pas, leur demandent alors de garder de la nourriture car ils n’ont pas de sac. Aïssata, Sarah et Coumba* refusent. Malika, Kahina* et Inès*, impressionnées, n’osent pas dire non. Elles se retrouvent respectivement avec deux bouteilles de coca, trois madeleines et des paquets de gâteaux. Les garçons, eux, s’enfuient en courant. “Tout s’est passé très vite. On n’a pas eu le temps de réfléchir. On a été naïves”, reconnaît Kahina. “On n’a pas trop compris. On l’a fait pour rendre service”, poursuit Malika. Ce qu’elles ignorent, c’est que cette nourriture provient de deux magasins d’alimentation qui ont été pris pour cible par une cinquantaine de lycéens de différents établissements scolaires, uniquement des garçons. Le groupe a saccagé un premier puis un deuxième magasin de l’enseigne Franprix. Certains sont ressortis les bras remplis de produits alimentaires, d’autres se sont contentés de tout casser. “Un carnage”, résume un autre lycéen qui a pris part aux dégradations sans toutefois être inquiété par la police.

“Tais-toi !”, “Viens là le gros”

À peine quelques minutes plus tard, une voiture de police s’arrête au niveau du groupe de lycéens. À ce moment, ils sont treize : les sept filles ont été rejointes par six lycéens, dont deux autres élèves de Balzac. La troupe se trouve à proximité de la cité scolaire Balzac. Cinq policiers sortent du véhicule et sont rejoints par des agents en civil et d’autres policiers en uniforme. “Pourquoi vous nous arrêtez ?”, demande Malika. “Tais-toi”, lui aurait répondu un des policiers.

Les mineurs sont alignés le long du mur et leurs sacs fouillés. La police tombe sur la marchandise volée. Les treize jeunes sont emmenés au commissariat de police du XVIIème. L’un d’eux, Nassime*, est la cible de nombreuses moqueries de la part des officiers, en raison de son poids. “Viens là le gros”, lui auraient lancé les policiers à plusieurs reprises. Ses camarades assistent impuissants et tétanisés à ces humiliations.

“Il n’y avait que des Noirs et des Arabes. Je ne crois pas au hasard”

Il est 11h30. Au commissariat, le groupe de mineurs doit attendre dans une première cellule. “Ça sentait le pipi”, raconte Aïssata. On a été appelés un par un pour donner notre identité”. La jeune fille de 16 ans rapporte que des policiers ont eu des paroles déplacées à l’égard de deux de ses camarades. “Abdel* voulait partager sa cellule avec son pote, le policier lui a répondu qu’il ‘ramènerait des capotes’, son collègue a ajouté, “c’est comme ça que ça a commencé avec Théo'”. Son récit est corroboré par plusieurs témoins de la scène. Les garçons en question, eux, n’ont pas souhaité témoigner.

Filles et garçons sont ensuite séparés. Les sept filles doivent retirer “soutiens-gorge, lacets, élastiques…”. Elles découvrent une petite cellule dans laquelle elles devront s’entasser. “On n’arrêtait pas de pleurer. On essayait de se rassurer, on se racontait des histoires. On a même chanté pour passer le temps”, rapporte Malika. “J’étais terrorisée, je ne comprenais pas ce qui se passait, on n’avait rien fait”, ajoute Kahina, larmes aux yeux et mains tremblantes.

Pas de déjeuner de distribué aux mineurs 

Personne n’aura droit à un déjeuner à 13h ni à une visite des parents, qui ont été avertis de la garde à vue de leurs progénitures entre 12h30 et 13h. La maman de Malika est venue au commissariat aussitôt après avoir reçu l’appel de la police. “‘On ne vous a pas demandé de venir’, m’a-t-on répondu à l’accueil’, raconte-t-elle, alors que je voulais juste voir ma fille et lui parler”. Elle reviendra au poste de police à 19h et attendra jusqu’à 21h30 dehors sans obtenir la moindre information. “Notre fille, c’est maison-lycée. Elle ne sort jamais. On savait qu’elle n’avait rien volé”, ajoute le père.

Les jeunes apprennent en fin d’après-midi qu’ils passeront la nuit en cellule. “On nous a apporté 6 matelas alors qu’on était 7. J’ai dû dormir sur le banc”, explique Aïssata. “Lors de ma déposition, j’ai donné des informations sur mon identité, rapporte Malika. Lorsque j’ai dit que j’étais née à Sarcelles, la policière m’a demandé de quel quartier. J’ai répondu des Flanades. Un agent a lancé ‘Ah c’est chaud ! C’est normal que tu sois là !’ Je n’ai pas compris. Plus tard, les policiers m’ont dit : ‘tu commences bien ta vie, tu vas passer 5 ans en prison. Tu as gâché toute ta vie’. Peur, humiliations, pressions. “Ils voulaient nous effrayer”, résume une lycéenne qui, elle, a été entendue par la police à 2h du matin, “mon avocat commis d’office est arrivé à 1h30 du matin…”

La nouvelle arrive rapidement jusqu’aux oreilles des professeurs grâce aux parents de l’une des élèves placée en garde à vue. Dès lors, les enseignants décident de se réunir le lendemain matin. “Quand on a vu la liste des élèves concernés par la garde à vue en salle des profs, on s’est dit que ce n’était pas possible. Aucun n’est un élève qui pose problème dans le lycée ou en dehors”, souligne une enseignante. “Ce sont des gamines qui ne font aucun problème, même si là n’est pas la question, surenchérit un autre professeur. Nous avons une population d’élèves assez mélangée. Mais dans la liste des gamins arrêtés, il n’y a pas de Dupont”. “Il n’y avait que des Noirs et des Arabes. Je ne crois pas au hasard“, partage une professeure d’anglais.

Malika, Kahina et Inès déférées au tribunal menottées

Le lendemain, dans la cellule des filles, Aïssata est la première à se lever après un sommeil très agité. “À 7h du matin, une policière a réveillé tout le monde en criant qu’il fallait qu’on enlève les matelas, relate la lycéenne. On a une nouvelle fois été fouillées. Quand elle a vu que j’avais un élastique dans les cheveux, elle m’a hurlé dessus en disant que c’était interdit. Je lui ai répondu que je l’ignorais et que lors de la fouille de la veille, les agents ne me l’ont pas retiré. J’ai les cheveux afro. Elle me les a détachés, me les a tirés puis me les a fouillés pour voir si je n’y avais rien caché”.

Quatre des sept jeunes filles sont relâchées entre 10 et 11 heures. Leurs parents viennent les chercher au commissariat. Les trois autres, Malika, Kahina et Inès, celles qui avaient de la marchandise volée dans leur sac, sont déférées au tribunal de grande instance, les menottes aux mains, en début d’après-midi, soit plus de 24 heures après leur interpellation. “On ne comprenait pas pourquoi ces menottes, on avait peur”, affirment-elles. Arrivées au parquet, elles attendent toutes les trois ensemble dans un même box. Elles passent chacune leur tour devant la déléguée du procureur. “Lorsque j’ai appelé le commissariat, l’accueil m’a affirmé que ma fille était toujours dans sa cellule alors qu’on l’avait déférée au TGI de Paris”, indique la mère de Malika, en colère. Seule Kahina est accompagnée de sa mère. “Ça n’a duré qu’une dizaine de minutes. La déléguée du procureur avait le procès-verbal sous les yeux et m’a posé quelques questions. Elle a dit à ma mère : ‘Je vois que votre fille est gentille alors je vous la rends'”, raconte Kahina. Même décision pour ses copines qui, elles, seront relâchées sans que leurs parents ne soient présents. Elles rentreront seules en métro.

Il y a une disproportion entre les faits et le traitement

“Aujourd’hui, ma fille a du mal à dormir. Elle ne mange plus, elle ne fait que pleurer et demande des câlins”, nous affirme le père de Malika. Ils l’ont déglinguée”, s’indigne-t-il. Certains réfléchissent à lancer une procédure contre le commissariat pour obtenir des dommages et intérêts. “Il faut au moins qu’ils s’excusent. Ça n’est pas normal de garder des innocents en garde à vue plus de 24 heures”, souligne la mère de Malika. “Le combat contre la police, c’est un combat perdu d’avance”, lui répond son mari, desépéré. “C’est quand même traumatisant, surtout quand vous n’avez rien fait”, avance un autre parent. Il y a une disproportion entre les faits et le traitement”. Une professeure surenchérit : “Et même s’ils avaient piqué des gâteaux, des bonbons. Est-ce qu’ils méritaient ça ?”

Contacté, le parquet n’a fait aucun commentaire sur cette affaire et affirme que la procédure de la garde à vue et du déferrement au TGI a été respectée. Au commissariat du XVIIème, c’était “circulez, y’a rien à voir”. Le commissaire a refusé de faire toute remarque. “Pour tout renseignement, prenez rendez vous avec le cabinet du préfet”, a-t-il répondu en nous dirigeant vers la sortie.

Du côté des jeunes filles, la peur n’est toujours pas redescendue. “On a peur des portes qui claquent trop fort ou du bruit des clés dans la serrure, ça nous rappelle la cellule”, explique Malika. “On était au mauvais endroit, au mauvais moment”, estime pour sa part Aïssata. “Lundi, quand on a vu les policiers, comme on n’avait rien fait de mal, on a continué à marcher. Peut-être que la prochaine fois qu’on les verra, on se mettra à courir”, lâche Coumba, dépitée.

Leïla KHOUIEL et Kozi PASTAKIA

*Prénom modifié