"Il était devenu normal de faire des heures supplémentaires qui n'étaient pas rémunérées"

C'EST CHAUD mercredi 19 avril 2017

Par Sarah Ichou @Ichou_Sarah ET Azzedine Marouf

Qui sont ces lycéens qui travaillent parallèlement à leur cours ? Pour quelles raisons ? Comment s’organisent-ils ? Arrivent-ils à tenir la fatigue et le stress ? Trois d’entre eux, Rodani, Hachnelle et Mourith, ont accepté de nous raconter. Rencontre.

Les CV et lettres de motivation de Mourith Moustaine étaient prêts avant même qu’il souffle ses 18 bougies. Ce jeune Lyonnais est en classe de Terminale électro-technique. L’envie de travailler le démange depuis tout petit. “Je suis le dernier d’une fratrie de 4 enfants, j’ai toujours vu mes frères et sœurs travailler. Leurs revenus permettaient de soulager financièrement ma mère, qui nous a élevés seule. Elle ne nous a jamais rien demandé, elle n’est pas du tout du genre à se plaindre, mais étant donné ses revenus modestes, il est normal de participer aux frais de la maison : loyer, courses, factures… “, détaille-t-il.

“Ça t’apprend la vie, la vraie vie”

Mourith est appelé par une agence d’intérim, quelques jours après avoir déposé sa candidature. “Tout s’est fait très rapidement, dès le début du mois de juillet, j’étais en poste”, se souvient le lycéen. Pendant deux mois, il travaille sur des chantiers : “D’ailleurs, ça t’apprend la vie, la vraie vie”, précise-t-il. Cette première expérience professionnelle lui plaît et surtout lui donne goût de l’indépendance financière. “Travailler c’est aussi pouvoir se permettre de sortir plus facilement. Vu que ma mère ne gagne pas des mille et des cents, il est impensable de lui demander de l’argent pour sortir avec mes amis, par exemple”. Fin août, Mourith rend son bleu de travail : sa mission est terminée, les vacances d’été aussi. Il est temps de reprendre le chemin de l’école, du lycée. Cette année Mourith passe le bac.

Car l’année de Terminale est considérée comme décisive. Entre l’obtention du baccalauréat et les choix d’orientation, le stress est incontournable, autant qu’une étape sur APB. Pour l’appréhender au mieux, nombreux sont les élèves qui décident de mettre entre parenthèses, ralentissent leurs activités extra-scolaires, libèrent du temps pour leurs révisions, quand d’autres optent plutôt pour la voie de l’emploi. Mourith décide finalement de continuer à travailler parallèlement à sa vie lycéenne.

“Il était devenu normal de faire au moins une heure supplémentaire chaque jour, des heures supplémentaires qui n’étaient pas rémunérées”

Il postule dans plusieurs entreprises. C’est finalement une célèbre chaîne de restauration rapide qui l’embauche. Il signe un contrat de 18 heures, dès le début de l’année scolaire. Ses heures sont réparties sur trois jours : les vendredis et samedis de 19h à 1h du matin et le dimanche de 15h à 21h. “Ça, c’est en théorie..., précise le jeune homme. En réalité, je dépassais largement mes horaires. Une fois la caisse fermée et les clients partis, il y a toute l’étape du rangement. Il était devenu normal de faire au moins une heure supplémentaire chaque jour“, raconte-t-il. Il explique aussi que ces heures supplémentaires n’étaient pas rémunérées. “J’étais embauché pour un contrat de 18h. J’en faisais parfois 24, mais j’étais payé pareil, en plus, que tu travailles à 13h ou à 23h tu es payé exactement la même chose, il n’y avait pas de forfait de nuit”. 

Et les études dans tout ça ? Mourith reconnaît que concilier vie professionnelle et vie lycéenne n’est pas si simple. “À la base, je m’étais arrangé pour ne pas travailler le dimanche soir, parce que j’ai école le lundi matin. Je devais quitter à 21h. Seulement, comme tous les autres soirs ça trainaît, je rentrais souvent chez moi à 23h. Je filais dormir, le lendemain j’avais cours à 8h40. Le réveil n’était pas toujours simple… “.

Malgré tout, les notes de Mourith n’ont pas chuté pendant cette période. “Je n’avais pas spécialement le temps de bosser le week-end, du coup, je révisais les soirs de semaine, pour ne pas accumuler de retard, je me concentrais aussi beaucoup plus en cours, je posais le plus de questions possible aux profs, etc”.

“J’étais tellement contente de travailler que j’étais prête à prendre n’importe quel contrat”

À quelques centaines de kilomètres, à Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis), Hachnelle est aussi en classe de Terminale. Elle prépare un bac ES, économique et sociale. Comme Mourith, durant cette année charnière, Hachnelle travaille dans un célèbre fast-food. Dès le mois de novembre, cette jeune femme de 18 ans compilait déjà lycée la semaine et restaurant le week-end. Son contrat est moins lourd que celui de Mourith : 10 heures par semaine, 5 heures le samedi, 5 le dimanche. “Je me souviens qu’au moment de la négociation du contrat, j’étais tellement contente de travailler que j’étais prête à prendre n’importe lequel, du moment qu’il n’empiétait pas sur mes heures de cours“, raconte-elle.

Hachnelle, 18 ans, en Terminale, travaille en même temps dans un fast-food.

Si seulement 10 minutes séparent Mourith de son lieu de travail, une heure de transport est nécessaire à Hachnelle pour se rendre sur le sien.Au début j’étais carrément contente de prendre les transports parce que c’était nouveau. A la longue, c’est devenu beaucoup moins cool et je me suis surtout rendue compte que c’était hyper fatiguant”.

Cette fatigue s’explique aussi par le fait qu’Hachnelle est debout toute la journée. “Ma place se trouve essentiellement en caisse et c’est justement ce que je préfère. J’aime le contact avec les gens, et puis, tenir une caisse c’est avoir des responsabilités”, souligne-t-elle.

“En travaillant, j’épargne du mieux que je peux pour anticiper les frais d’inscription élevés de l’école de commerce”

Les fast food étant largement occupés par des jeunes, Hachnelle croisait parfois certains de ses amis dans son restaurant, comme Sihème et Dounia qui lui rendaient souvent visite. Ces dernières se montrent impressionnées quant au professionnalisme de leur amie. “C’est bizarre d’être en cours avec elle le vendredi et de la voir servir des frites le samedi”, lance Sihem en souriant. “Un jour on était dans un des restaurants de cette célèbre chaîne. Elle était avec nous parmi les clients. L’employé a eu un problème avec sa caisse. C’est Hachnelle, et ses quelques mois d’expérience, qui a résolu le problème”, se souvient Dounia.

Hachnelle aime sortir avec ses amis, lire les romans d’Anna Todd, acheter du maquillage et aller au cinéma. Tous ces plaisirs du quotidien ont un prix. C’est notamment pour se les permettre qu’elle a décidé de travailler. “Demander 10 euros, par-ci, par-là à sa mère, ce n’est pas l’idéal. Je voulais commencer à voler de mes propres ailes. Arrivé à un certain âge, il faut sortir des griffes de ses parents, explique la lycéenne. Et puis, après le bac j’espère faire une école de commerce. Celle-ci est payante. En travaillant, j’épargne du mieux que je peux pour anticiper les frais d’inscription qui sont forcément élevés”. 

“Pour profiter de ses vacances, même quand on est à Noisy-le-sec, il faut un minimum d’argent”

Rodani a travaillé comme vendeur d’un magasin de prêt-à-porter.

À Bondy, Rodani prépare également un bac économique et sociale. Lui, ne nourrit pas ses clients mais leur permet de s’habiller. Il est employé dans un célèbre magasin de prêt-à-porter. À la maison, Rodani est l’aîné. “Je dois en quelque sorte montrer l’exemple, que ce soit à l’école ou au travail”, confie-t-il. À l’aube de ses 18 ans, Rodani décide de tout mettre en œuvre pour travailler et gagner de l’argent. “Je ne voulais pas passer tout l’été à galérer avec mes potes à la cité. On trouve toujours quelque chose à faire : on va à la piscine, dans des parcs, au ciné, on fait des sessions play… mais à un moment donné tu fais le tour. Et puis, malgré tout, pour profiter de ses vacances, même quand on est à Noisy-le-sec, il faut un minimum d’argent”. Comme Mourith et Hachnelle, Rodani ne préfère pas solliciter ses parents pour ses dépenses personnelles.“Sur un coup de tête, j’ai préparé mes CV et lettres de motivation. Je les ai déposés partout au centre commercial qui se trouve derrière chez moi. Ce magasin a été le premier à me rappeler et me proposer un contrat qui me correspondait”.

Rodani y travaille et prend goût au confort que lui permet son salaire. Comme la Tremblaysienne, il dépense la moitié de sa paye et épargne le reste. “Ce n’est pas parce que je gagne plus que je sors plus, que je mange plus de grecs”, précise-t-il en rigolant. Si ce lycéen parle déjà d’épargne à son âge, c’est parce qu’il a pour projet de passer son permis en accéléré et d’acheter sa voiture dans la foulée. “Mais je ne veux pas le passer l’année du bac, mon père me l’a déconseillé. Si j’ai mon permis maintenant, je vais vouloir sortir H24″, raisonne-t-il.

“Je croyais en ma capacité à gérer ces deux emplois du temps et la fatigue que ça supposait”

La fin des vacances d’été annonçaient la fin de son premier contrat de vendeur pour cette célèbre chaîne de prêt-à-porter. Il lui a alors été proposé de continuer, avec un contrat de 16h hebdomadaires. “Je savais que c’était l’année du bac, mais j’ai accepté parce que je croyais en ma capacité à gérer ces deux emplois du temps et la fatigue que ça supposait”. Ses horaires étaient plutôt aléatoires. “Parfois je commençais à 7h30, parfois je terminais à 21h, ça dépendait des jours”. Caisse, mise en rayon, rangement des stocks : son rôle au sein du magasin variait également. Si Rodani affirme ne pas avoir appris à plier des vêtements grâce à cette expérience professionnelle – “mon armoire a toujours été nickel !” – il avoue avoir davantage confiance en lui aujourd’hui. “Avant, j’étais quelqu’un de super timide. Dans la vente, tu es obligé de parler aux gens, je me suis beaucoup ouvert. Et puis le monde tu travail ça t’apprend à gérer les situations les plus stressantes”.

À la base, ces trois lycéens avaient donc fait le choix de travailler tout le long de leur année de Terminale. Souvent pour plus d’indépendance, parfois pour soulager leur culpabilité de dépendre de leurs parents aux conditions modestes. Ils affirment tous avoir reçu des remarques décourageantes de la part de leurs proches. “Ce n’était pas forcément méchant de leur part – explique Mourith – ils voulaient simplement nous mettre en garde face aux risques que ça représentait pour l’obtention du bac, mais à force ces remarques devenaient pesantes”.

Au final, Mourith, Hachnelle et Rodani se sont rendus compte d’eux-mêmes qu’il devenait de plus en plus compliqué d’ajouter des heures de travail à leur emploi du temps de lycéen. “Le bac arrive à grands pas. Pour limiter tout stress, j’ai préféré arrêter et me concentrer à 100% sur mes études, mes révisions. Ça devenait beaucoup trop speed !“, explique Rodani. Mourith a tenté de négocier un contrat avec moins d’heures. “J’aurais aimé passer à 10 heures hebdomadaires, ça aurait soulagé mon emploi du temps pour les révisions. J’ai fait ma demande en décembre. La manager a d’abord avancé l’argument des fêtes de fin d’année, m’a conseillé de reformuler ma demande plus tard. C’était simplement pour gagner du temps en fait, puisque celle-ci a été refusée, sans explication”. Hachnelle, elle, a été embauchée en CDI. Elle s’est donc arrangée pour avoir une pause d’un mois, de mai à juin, afin de réviser son bac “de manière plus raisonnable”. La jeune femme juge important le fait de retrouver son job après le bac et apprécie d’être indemnisée durant son mois de révisions. Pour autant, cela ne représente pas une priorité. “L’école, c’est mieux qu’un salaire. Bien que j’apporte tout mon respect aux personnes qui font ce métier sur le long terme, avance-t-elle. Moi, je ne me vois pas travailler toute ma vie dans la restauration. Je considère cet emploi comme quelque chose de temporaire”.

Quelques semaines séparent Mourith, Hachnelle et Rodani de leur premières épreuves de bac. Comme leurs camarades, ils le revisent du mieux qu’ils peuvent. Il ne nous reste plus qu’à leur souhaiter bon courage.

Sarah ICHOU et Azzedine MAROUF

Crédits photo : Mohamed BENSABER et Meritxell CORTÉS