"Les policiers n'ont pas essayé de comprendre le handicap de ma mère, ils l'ont frappée, insultée, humiliée"

C'EST CHAUD vendredi 11 août 2017

Par Kozi Pastakia @Kozi_P ET Selim Derkaoui https://twitter.com/SelimDe?lang=fr

Une mère de famille de 53 ans, sourde et muette, porte plainte contre des policiers du XVe arrondissement de Paris, qu’elle accuse de violences. Elle était venue voir son fils gardé à vue avant d’être “frappée, insultée, humiliée” selon le témoignage de sa fille. La confrontation qui devait avoir lieu entre les deux parties a finalement été annulée par la police.

“Elle est détruite“. Yafa Chaïm-Zada prend une grande respiration. Lorsqu’elle explique que sa mère prend des anxiolytiques, elle se tourne vers son avocate pour être sûre d’utiliser le terme exact. Elle le fait souvent afin de trouver les mots justes, hésitant de temps en temps. Sa mère âgée de 53 ans, handicapée, sourde et muette, est toujours en état de choc après avoir été violentée et traînée sur le trottoir par des agents du commissariat du XVe arrondissement. “Les policiers n’ont pas essayé de comprendre le handicap de ma mère, ils l’ont frappée, insultée, humiliée”.

C’était le 27 juillet dernier. Accompagnée de sa mère, la jeune femme de 22 ans se rend au commissariat central du XVe arrondissement de Paris. Elle cherche des nouvelles de son frère, mineur, gardé à vue pour une affaire de recel de scooter. Un engin que la famille avait acheté sur Le Bon Coin pour l’anniversaire de l’adolescent, et qu’ils ignoraient être volé. Au commissariat, très vite, le ton monte entre les deux femmes et les forces de l’ordre. “Ma mère ne s’exprime pas comme nous, elle émet des sons graves. Ce jour-là, elle était très inquiète pour mon frère mais très vite j’ai expliqué son état et son handicap aux policiers, à l’accueil. Ils n’ont rien voulu entendre, ils ont mal interprété ses gestes et m’ont dit ‘tu la calmes sinon on la fout dehors’“, raconte Yafa Chaïm-Zada.

“Frapper une mère devant les yeux de sa fille, c’est une humiliation”

Yafa Chaïma, franco-israélienne de 22 ans, dans le bureau de son avocate.

La jeune femme sort alors du bâtiment et se place devant l’entrée pour appeler son oncle, laissant sa mère seule à l’intérieur.

C’est là que les choses dégénèrent. Alertée par des cris, Yafa entre à nouveau dans le commissariat. Elle y voit sa maman entourée par une dizaine de policiers. “Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait et a senti qu’on se moquait d’elle. Une policière a tenté de la provoquer en lui disant que, par sa faute, mon frère allait passer 48 heures en garde à vue. Je me suis interposée en signifiant à cette dame que ce n’était pas correct d’agir de cette façon. Elle m’a alors menacée puis m’a saisi par la gorge, comme pour m’étrangler. Elle a fini par me lâcher lorsque ses collègues ont maîtrisé ma mère au sol en lui assénant des coups de pied. La policière en a profité pour tirer ma mère par les cheveux“, détaille la jeune femme, la voix encore tremblante et le regard paniqué.

Toujours selon ses dires, Yafa demande aux gardiens de la paix de ne pas frapper sa mère en raison de son état de santé, fragile. Ses plaintes restent vaines. “J’avais beau leur dire que ma mère avait mal au dos, qu’elle venait de se faire opérer, qu’elle avait encore des séquelles, ils ne m’écoutaient pas et continuaient à lui donner des coups de pied. Toute cette violence n’avait pas lieu d’être. Frapper une mère devant les yeux de sa fille, c’est une humiliation. Comment a-t-on pu en arriver là ?“, se demande encore Yafa qui fait régulièrement des pauses avant de reprendre son récit.

Elle tente une nouvelle fois de s’interposer physiquement mais est violemment repoussée à l’extérieur du commissariat par l’un des policiers. Alice, la maman de Yafa, se fait alors traîner jusque sur le trottoir. Les policiers la traînent et la déposent à côté des poubelles, comme en attestent ces vidéos amateur postées sur les réseaux sociaux par un témoin de la scène.

Publié par Yaafa Chaim sur jeudi 3 août 2017

Publié par Yaafa Chaim sur jeudi 3 août 2017

La policière, celle qui a été particulièrement véhémente, me gifle pour que je la ferme. Ma mère, elle, ne peut plus bouger mais les policiers nous hurlent dessus : ‘cassez-vous, dégagez, vous n’avez rien à faire ici’. J’avais l’impression qu’ils étaient au spectacle, que j’étais complètement folle“, souligne Yafa qui avoue avoir été en pleurs à cet instant, complètement “paniquée et tétanisée“, en voyant l’état de sa mère.

Une garde à vue dans des “conditions indignes”

La jeune femme appelle la protection civile qui arrive sur place quelques minutes plus tard afin de les prendre en charge. Mais le calvaire de Yafa et d’Alice ne s’arrête pas là. “La policière est revenue à la charge. Elle a frappé à la porte du camion et a dit aux secouristes ‘on l’embarque’“, rapporte la jeune femme qui travaille dans la restauration. Trois policiers escortent alors le camion de la protection civile jusqu’à l’hôpital. Alice y sera auscultée, on lui prescrit huit jours d’ITT (interruption temporaire de travail) et après avoir passé huit heures à l’hôpital, les forces de l’ordre la ramène au commissariat du XVe. Il est quatre heures du matin. Sa fille, elle, ne sera pas autorisée à l’accompagner. “À aucun moment, on nous a signifié que notre mère était en garde à vue. Les policiers ne nous ont laissé ni lui rendre visite ni lui apporter des vêtements ou de la nourriture. Ma mère est asthmatique, elle avait sa ventoline sur elle et même ça, elle n’a pas pu la garder“, affirme Yafa.

Me Lucie Marius-Chassot, avocate de la famille.

Les conditions de la garde à vue ont été très mauvaises, arbitraires, indignes. Pour commencer, il y a un flou sur le moment où cette dame a été placée en garde à vue”, déplore Me Lucie Marius-Chassot, collaboratrice de Me Slim Ben Achour, avocats de la famille Chaïm-Zada. “À son arrivée au commissariat, à quatre heures du matin, il n’y avait pas d’interprète assermenté pour lui expliquer pourquoi elle était là, combien de temps elle y resterait, et pour lui signifier ses droits. Elle a été mise dans une situation d’incompréhension totale. Par ailleurs, on ne l’a pas non plus mise en capacité d’aller aux toilettes. Elle tapait pour demander mais personne n’est venu. Elle est sortie de sa garde à vue souillée. Ma cliente a le sentiment d’avoir été ‘jetée au cachot’“, poursuit-t-elle.

“Son corps était recouvert d’hématomes”

C’est finalement après 38 heures de garde à vue qu’Alice est autorisée à sortir. “Elle était soulagée que ça se termine et en même temps dépitée par ce qu’elle venait de vivre. Elle était très pâle, complètement lessivée et choquée“, insiste Yafa, avec les larmes qui lui montent aux yeux. Et d’ajouter : “Ce n’est qu’en sortant de la douche qu’elle a remarqué que son corps était couvert d’hématomes“.

La jeune franco-israélienne décrit sa maman comme “une femme indépendante qui a toujours su se débrouiller malgré son handicap et qui n’a jamais eu de soucis avec la justice ou qui que ce soit“. Au chômage depuis quelques années en raison de ses ennuis de santé -elle est atteinte d’un cancer des poumons-, Alice a été blanchisseuse dans une école maternelle. Elle a élevé seule ses quatre enfants, âgés aujourd’hui de 24, 23, 22 et 17 ans. La fratrie habite d’ailleurs toujours ensemble, dans le XVe arrondissement de Paris.

Ma mère a du mal à s’endormir la nuit. Elle fait souvent des cauchemars et il lui arrive de se réveiller et d’avoir envie de vomir, décrit Yafa. Désormais, elle préfère rester à la maison. Elle n’est sortie qu’une seule fois pour faire les courses, par exemple. Elle a peur de croiser des policiers dans la rue, ce qui n’était pas le cas avant. Cette histoire a de quoi rendre fou, ça a remis en cause la confiance qu’on accordait aux forces de l’ordre, même si on sait que tous les policiers ne sont pas comme ça. On est juste tombé sur les mauvaises personnes au mauvais moment mais on se dit que si ça nous est arrivé à nous, ça peut arriver à quelqu’un d’autre“.

Plaintes croisées pour “violences

Alice et sa fille ont porté plainte le 4 août pour “abus d’autorité, séquestration, violences volontaires en réunion par agent dépositaire de l’autorité publique sur une personne vulnérable, non-assistance à personne en danger, et discrimination“. Yafa a également lancé un appel à témoins sur Facebook. Par ailleurs, leurs avocats, eux, ont saisi le Défenseur des droits “sous l’angle de la discrimination“. “Ce sont des considérations discriminatoires qui ont fait que la situation s’est envenimée et que ces policiers n’ont pas été à même de gérer. Dans le cas de violences policières, les policiers s’en prennent à des personnes qu’ils estiment vulnérables et qui n’iront pas forcément porter plainte“, explique l’avocate de la famille, habituée des affaires de violences policières.

De son côté, un des policiers du commissariat du XVe, une femme, a déposé une plainte contre Alice, l’accusant de “violences sur agent dépositaire de l’autorité publique“. “On voit cette défense par l’anticipation, par l’attaque, assez systématiquement dans les affaires de violences policières. Ici, dans l’articulation des faits, c’est assez frappant : les policiers sortent cette dame du commissariat et la laissent partir, donc ils ne considèrent pas qu’elle a commis une infraction sinon le réflexe est celui de maîtriser la personne et la placer tout de suite en garde à vue. Ici, rien n’explique ce revirement, on place la victime dans une position d’agresseur“, semble rétorquer Me Lucie Marius-Chassot.

Une confrontation entre les deux parties devait avoir lieu le 14 août prochain. “Elle a été annulée par les policiers. On nous l’a signifié par téléphone“, affirment Yafa et son avocate. “Pour l’instant, on est dans l’attente“, précise cette dernière.

Contactée, la préfecture de police explique être “sous l’autorité du parquet de Paris” et se justifie de ne pas pouvoir délivrer la moindre information, dans la mesure où “une plainte a été déposée“. Également joint par téléphone, le tribunal de Grande instance de Paris reste lui aussi très silencieux, car l’affaire est “en cours d’instruction“. Pour l’heure, l’IGPN (inspection générale de la police nationale) n’a pas été officiellement saisie.

Kozi PASTAKIA et Selim DERKAOUI