La coordination nationale « Pas Sans Nous », née en septembre 2014, appelle à la création d’un fonds qui permettra aux acteurs des quartiers de mener des actions de défense des droits. L’initiative a été présentée samedi 5 novembre à Paris. Récit.

Quand Nathaniel a invité tous les gamins de la CE2B à sa fête d’anniversaire, j’ai été le seul à me pointer, avec un harmonica acheté à Barbès, enroulé dans du papier peint. Un bon cadeau. On était déjà taquins à cette époque : Nathaniel n’a qu’une main. Néanmoins, on m’avait accueilli comme le messie. Sa maman nous regardait nous amuser avec de la pitié dans les yeux et une très grosse envie de pleurer. Je ne comprenais pas bien pourquoi. Nathaniel et moi, on était super contents ! Tout un fraisier de la Romainville à se partager à deux, l’aubaine de mes beaux jours. La meilleure fête de ma vie.

« Quand les voitures brûlent, ça se bouscule, quand nous proposons du concret, y a personne ! »

J’ai revu, le même regard de maman triste, un quart de siècle plus tard, ce samedi, dans les yeux de Mohamed Mechmache, co-président de « Pas Sans Nous ». Dans le 18ème arrondissement, dans le quartier de la Goutte d’Or, s’est tenue une conférence de presse de la coordination. Née en septembre 2014, composée d’habitants, d’associations et de collectifs des quartiers populaires, elle milite pour une réforme radicale de la politique de la ville. A l’origine de la coordination : un rapport remis en juillet 2013 au ministre de la Ville de l’époque, François Lamy, par Mohamed Mechmache, co-fondateur d’ACLEFEU (Association Collectif Liberté Egalité Fraternité Ensemble Unis), née juste après les révoltes urbaines de 2005 et Marie-Hélène Bacqué, sociologue et professeur d’études urbaines. L’objet de la conférence de presse : l’appel à la création d’un « fonds pour une démocratie d’initiative citoyenne ». Quand Mohamed Mechmache a demandé si les journalistes présents dans la salle avaient des questions à poser, je me suis senti bien seul. Et pour cause : je l’étais, seul. « Quand il y a des voitures qui brûlent, du spectaculaire, ça se bouscule avec les cameras à nos portes. Mais quand nous voulons proposer du concret, là, y a personne »,  fulmine-t-il.

D’un autre côté, sans vouloir défendre les collègues qui étaient nombreux à la marche en hommage à Adama Traoré, achevée une demi-heure plus tôt, l’intitulé « fonds pour une démocratie d’initiative citoyenne », ce n’est pas très sexy comme nom de concept. Moi, j’aurais plutôt appelé ça « Démocratisation » (les fans de Kaamelott comprendront !).

Démocratie et réappropriation de l’espace

Parce que, selon Mohamed Mechmache il s’agit en effet de « redonner du sens à notre démocratie« . « On ne demande l’avis du citoyen qu’au moment des élections. Entre deux suffrages, il n’est pas acteur des décisions », justifie-t-il. Pour remédier au problème, les associations et collectifs « Pas Sans Nous », « Capacité », « Jours Heureux », « La Belle Démocratie », « Pouvoir Citoyen » et « France Environnement »  demandent la création d’un fonds qui permettra aux acteurs des quartiers d’avoir des espaces de débat, de mener des actions de défense des droits ou de contre-expertise.

« Le Grand Paris, explique la sociologue Marie-Hélène Bacqué, est en train de se faire sans les habitants des quartiers populaires. Avec ce fonds, il sera possible pour les citoyens de financer une contre-expertise indépendante qui pourra aboutir au blocage d’un projet qui ne les satisfait pas ». Ilaria Casillo, politiste, géographe et maître de conférences à l’Ecole d’Urbanisme de Paris assure que cela fonctionne. « En Toscane par exemple, ce fonds existe. Doté d’un million d’euros, il a permis à des habitants de se rapproprier tout une série de jardins magnifiques qui étaient menacés ».

Pour financer ce fonds, Mohamed Mechmache avance une idée. « Il sera géré par une instance indépendante et pluraliste, et doté d’un budget annuel de 5% du montant consacré par l’État au financement de la vie politique locale. Cela représente 35 millions d’euros par an ». Pas besoin de nouvel impôt, précise le collectif.

« On a désormais cette capacité de défaire un maire ou même d’être élu »

Justement, des structures locales qui gèrent la démocratie participative existent déjà. Il y a même des postes de maire adjoint dédiés. « Démocratie locale, démocratie participative…. A partir du moment où l’on met un mot après démocratie, celle-ci est dénaturée », explique Nicky Tremblay, co-présidente de « Pas Sans Nous ». Elle fustige « le manque d’indépendance » de ces initiatives.

Marie-Hélène Bacqué l’affirme. « Il faut repenser l’image du citoyen. Avant d’être un électeur, c’est un habitant de la cité. Il doit redevenir maitre de son destin« . Il y a 10 ans Mohamed Mechmache et les autres membres d’ACLEFEU, avaient compilé des cahiers de doléances remontés de tous les quartiers populaires de France, à la suite des révoltes dans les banlieues en réaction à la mort des deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré. Ils avaient abouti à la création d’un contrat social et citoyen que certains candidats à l’élection présidentielle de 2007, comme Ségolène Royal, avaient signé à Clichy-sous-Bois. On ne peut pas dire que cela avait été un grand succès. « Je me bats depuis 11 ans, il m’arrive d’en avoir ras le bol. Mais de temps en temps, je tombe sur des gens qui en veulent et ça me remet en selle. Si je n’avais que des défaitistes autour de moi, je serai déjà au fond du trou ».

L’idée d’un fonds qui permettrait aux habitants des quartiers d’agir entre deux élections parait alléchante. Mais que vaut cette démarche d’acteur de la vie de sa cité face à une promesse d’HLM ? « De plus en plus de personnes dans nos quartiers sont sortis de ça, de ce clientélisme qui nous mine. On l’a vu lors des dernières municipales : en banlieue, des maires sont élus à 500, 600 voix près. On a désormais cette capacité de défaire un maire ou même d’être élu ». Comment dit-on déjà ? A bon entendeur.

Idir HOCINI

 

Articles liés