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Dimanche matin sur France info, Rudy Manna, délégué national du syndicat Unsa-Police, a prononcé cette formule s’agissant de la mobilisation du 17 octobre : « On nous parlait de convergence des luttes et en fait, on a eu une convergence des barbares, des délinquants ». L’absence d’arguments pour expliquer un fiasco impose d’agiter la peur avec des slogans pour faire diversion.

Il n’a pas dit « Arabes et Noirs ». Il n’a pas besoin de le dire. Tout le monde a compris le sous-texte. C’est tout l’intérêt de la formule. Elle permet de dire « les Arabes et les Noirs arrivent en ville » en restant dans le registre du commentaire sécuritaire. « Barbares » renvoie aux banlieues, « convergence » indique une pseudo-alliance objective de ceux que nous accusons d’être des ennemis intérieurs de la République.

Ce n’est pas un dérapage. C’est une tentative désespérée de sauver les apparences, de ternir l’image du mouvement, de casser la fronde, d’instrumentaliser la détresse des commerçants vandalisés et de donner du grain à moudre aux éditorialistes. Depuis, c’est open bar pour qui souhaite s’indigner sur ce registre ethnique implicite en versant ses larmes de crocodile sur l’ampleur des dégâts.

L’absence de réponse sur le fond exige la création d’un contre-feu tactique. Cette stratégie repose sur plusieurs mensonges qu’une analyse sereine démonte sans difficulté.

La fabrique des ennemis intérieurs

Depuis trois semaines, on nous explique que les blocus lycéens sont téléguidés par LFI. À ce jour, nous n’avons pas le moindre élément permettant de démontrer un quelconque pilotage organisé par ce mouvement. Mis à part des notes émanant des… services du ministère de l’Intérieur ! Mais voilà que ces accusations sont contestées jusque dans les rangs de la police.

Dans une enquête publiée le 19 octobre, Mediapart révèle qu’un commissaire du renseignement territorial affirme avoir reçu des consignes pour imputer à LFI la responsabilité du mouvement, une accusation démentie par le ministère de l’Intérieur. Un responsable syndical de la police dénonce lui aussi une instrumentalisation politique d’un fiasco sécuritaire.

Même la procureure de Paris, Laure Beccuau, a déclaré ne pas pouvoir confirmer l’appartenance à l’ultragauche des auteurs de violences. Certes, des députés LFI sont venus soutenir les lycéens, a posteriori, pour engranger du capital électoral. C’est assez classique et routinier comme démarche. Toutefois, il s’agit davantage de la lutte des places sur les photos à poster sur leurs réseaux sociaux que d’une volonté de réactiver la véritable lutte des classes.

La colère n’a pas besoin de chef

On parle d’un 17 octobre noyauté par les islamistes. Les collectifs qui préparent cette journée depuis le début du mois de septembre n’évoquent nulle part la charia ou des problématiques religieuses. Ils insistent prioritairement sur le pouvoir d’achat, la dégradation des services publics et la défense de l’emploi.

Il s’agit plutôt d’une convergence de celles et ceux qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts, qu’ils s’appellent Kevin, Mariam, Bilal ou Sophie. Parmi les personnes interpellées lors des dernières mobilisations figurent aussi des jeunes sans antécédents judiciaires, sans appartenance politique, qui manifestent parfois pour la première fois. Le jeune de Sarcelles ou de Grigny, méprisé matin, midi et soir dans les discours politiques et le traitement médiatique, n’a pas besoin qu’un imam ou qu’un gauchiste le motive pour refuser ces humiliations quotidiennes.

Qui sont les véritables barbares ?

Autre argument de dernière minute pour justifier la répression policière : ces violences mettraient la démocratie en danger. C’est l’inverse. Les violences sont inhérentes au développement des démocraties. Une démocratie interdisant aux pauvres de dire qu’ils sont pauvres devient elle-même barbare.

Les centaines de milliers de citoyens descendus dans les rues ce samedi ne fragilisent pas la démocratie contrairement au responsable syndical qui, sur une radio de service public, transforme un cri social en menace raciale.

Il y a bien une convergence. C’est celle des catégories maltraitées depuis 10 ans, « les gens qui ne sont rien » dixit Macron, les lycéens surnommés « génération de glandus », les étudiants triés et entassés dans des filières sans issue, les personnels soignants gazés par des CRS, les ouvriers cabossés par la pénibilité du travail, les pompiers sans moyens, les enseignants abandonnés, les migrants jetés en pâture aux populistes, les retraités abonnés aux épiceries solidaires et aux Restos du Cœur, les 34 % de personnes vivant dans une famille monoparentale sous le seuil de pauvreté, les smicards à temps partiel, les magistrats et les défenseurs des droits harcelés en toute impunité par des politiques condamnés pour corruption ou détournements de fonds publics.

Cette violence sourde, en col blanc, dégrade les institutions de la République et pille le bien public sans jamais rendre des comptes.

Pour Dom Hélder Câmara, surnommé l’évêque des favelas au Brésil (1909-1999), « il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Nordine Nabili

Photo : Lilia Aoudia

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