Trappes n’est pas un fait divers. C’est le point d’aboutissement d’une mécanique importée des États-Unis. C’est de la suprématie à la française, élevée en batterie par le RN et couvée au sein de certains groupes de presse ayant pignon sur rue ! Nous devons reconnaître la gravité de la situation parce que les prochains tireurs sont déjà en train de préparer leurs opérations.
Les idées d’extrême droite saturent l’espace public puisqu’elles sont à la fois utiles aux responsables politiques pour instrumentaliser le débat public et une source d’audience pour un secteur médiatique dont les modèles économiques sont profondément fragilisés par les plateformes numériques. Cette alliance objective entre une classe politique en perte de confiance auprès des citoyens et des médias en voie d’extinction est un cocktail explosif.
Cet attentat ne vient pas de nulle part. Il sort de nos écrans. Il est la conséquence directe de la dédiabolisation des discours de haine ! Il ne s’agit pas de l’acte d’un fou isolé, d’un loup solitaire ou d’un déséquilibré. Il est le symptôme d’un flux continu, toxique, sans nuance et ivre de radicalité extrême, qui tourne en boucle depuis plus de dix ans sur des chaînes de télévision et de radio dont la haine constitue le fonds de commerce.
Les idées d’extrême droite n’occupent pas tout l’espace par hasard. Elles y fermentent parce qu’elles sont une matière première pour faire diversion, pour imposer un récit tronqué de la réalité, au service de gouvernements qui se sont succédé ces dernières années, de gauche comme de droite.
Quand vous n’avez plus rien à proposer sur les salaires, le logement ou l’hôpital, parler d’invasion, c’est utile. Le subterfuge divise, détourne et permet de jouer une partie du pays contre l’autre. Lorsqu’un responsable politique parle de « submersion » ou de « recivilisation », il fait les gros titres pour faire oublier son échec ou booster sa popularité. L’actualité politique de ces vingt dernières années est jonchée de contre-feux de ce genre sur le dos des Arabes et des Noirs, devenus le prisme à travers lequel sont lues toutes les difficultés du pays.
Les idées d’extrême droite sont un engrais pour certains acteurs médiatiques. Le modèle économique du secteur est à terre. Les plateformes numériques ont pris la pub, l’audience s’effrite, la concurrence est féroce, les rédactions se vident, la précarité augmente. Pour parer à la situation, il faut du clash pas cher, du commentaire à l’emporte-pièce et des bavardages incessants. L’ubérisation de l’information, en quelque sorte.
Un débat sur l’immigration, c’est deux chroniqueurs, un auteur venu faire le service après-vente de son livre publié par une maison d’édition de mouvance nationaliste, zéro reportage et la garantie de faire réagir. Un débat sur le logement, c’est complexe, long, pas sexy. Une provocation sur l’islam, c’est incendiaire, gratuit et ça fidélise. Le vocabulaire de l’extrême droite a libre cours sur les plateaux : grand remplacement, invasion, barbares, Français de papier. Sans aucun compte à rendre, ni à l’autorité de régulation, ni aux catégories stigmatisées et encore moins à l’éthique ou aux chartes déontologiques de la profession.
L’extrême droite n’a pas besoin des élections pour gagner la bataille culturelle. Elle a gagné le marché de l’attention. On la diffuse parce qu’elle rapporte. On la reprend parce qu’elle sert. On va jusqu’à recruter des éditorialistes de journaux d’extrême droite dans le service public ! Et pendant qu’on instrumentalise et qu’on monétise, le fond de l’air devient irrespirable, les populations stigmatisées vivent dans l’angoisse, leurs enfants intériorisent les humiliations et s’interdisent de vivre comme des Français à part entière.
Selon une enquête de Reporters sans frontières, en mars 2025, 40 % des sujets traités sur CNews étaient consacrés à l’insécurité, à l’immigration, à l’islamisme et aux débats identitaires. Une concentration éditoriale également pointée par l’Arcom, qui a mis en demeure la chaîne en juin 2026 pour son manque de pluralisme.
Ces chaînes ont fait le travail de propagande que même l’extrême droite n’osait espérer. Ces stratégies éditoriales organisent une exécution symbolique. Et un jour, elle devient réelle. C’est ce qui s’est passé, entre autres, à la mosquée de La Grand-Combe, dans le Gard, et vendredi à Trappes.
Ces médias ont une grande responsabilité politique. Une responsabilité directe parce qu’ils sont une partie du problème. Leur fausse posture morale, guindée dans le costume troué de défenseurs de la liberté d’expression, est une insulte à l’intelligence collective. Parce que leur contenu n’est pas décoratif. Il est prescriptif, produit des effets, fabrique des autorisations dans les têtes. Quand vous répétez matin, midi et soir que le pays est envahi, qu’une partie de la population est un problème, qu’il y a trop d’Arabes, de Noirs, de musulmans, vous n’informez pas sur le réel. Vous donnez à un homme armé le sentiment qu’il agit pour les siens. Qu’il nettoie. Qu’il défend.
Selon la CNCDH, 9 737 crimes et délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux ont été enregistrés en France en 2025, soit une augmentation de 5 % en un an. Les faits antimusulmans ont, eux, bondi de 88 %. Le racisme n’est pas une opinion qui s’évapore après les génériques. Il sédimente dans les cerveaux, il conforte les préjugés, il harangue les ignorants. C’est un délit. Il tue un jeune de 26 ans parce qu’il est noir, il blesse sept autres personnes, dont une enfant de 11 ans touchée par huit balles.
Il faut cesser d’inviter des individus condamnés pour provocation à la haine, pour racisme, pour corruption ou détournement de fonds publics. Leur présence, tout sourire sur les plateaux, délégitime les verdicts de la justice. Nous avons trop longtemps cru que l’indignation suffisait. Qu’un rappel aux règles déontologiques du journalisme, qu’une pétition, une grève, un tweet, un communiqué allaient stopper la machine.
L’ensemble des acteurs du secteur médiatique, les instances diverses, les syndicats, les associations professionnelles, les écoles de journalisme doivent poursuivre leur mobilisation pour sauver leurs outils de travail de ces dérives, en défendant le respect de la vérité, la nécessité d’informer de manière indépendante, d’agir avec loyauté et de protéger les droits des personnes.
Il faut porter ces questions devant la justice. Chaque chaîne qui fait du racisme sa stratégie éditoriale pour développer son audience doit être traînée devant les tribunaux, signalée à l’Arcom, assignée, condamnée lourdement. Parce que les rappels au respect des engagements publiés par le régulateur ont très peu d’effets aux yeux des actionnaires qui se croient tout permis.
Il faudra, sans aucun doute, interpeller les marques et les annonceurs qui contribuent aux modèles économiques de ces chaînes. Chaque propos qui cible une catégorie de la population par la haine ou propage des mensonges sur les faits d’actualité doit avoir un prix judiciaire et économique, pas un bonus d’audience. Nous devons inventer de nouvelles méthodes de mobilisation citoyenne pour protéger la société de ce poison.
Il est urgent de prendre conscience de la guerre sémantique menée contre toute une partie de la population française, dangereusement exposée à la vindicte populaire et aux passages à l’acte meurtriers. L’indifférence ou le silence ne sont plus de mise. Il faut que cesse l’impunité des commerçants de la haine et de leurs courroies de transmission médiatiques, dans l’intérêt des libertés publiques et de la cohésion sociale.
Nordine Nabili