Flex croque dans le Giant. Mâche. Avale. Dit : « Le rap, c’est pour décrire la vraie vie, la réalité. » Flex croque dans le Giant. Pioche des frites huileuses à la couleur suspecte. Dit : « Moi, je suis pas là pour parler de grosses bagnoles que j’ai pas. » Flex, rappeur de La Courneuve, croque dans le Giant. On le croise au Quick des Six Routes. Il a 18 ans. Son rap est cru, réaliste, sans bling.

MC Jean Baptiste, majorité brûlée, prend une gorgée de bière blonde. Il la préfère à la brune. On est sur les hauteurs de Montmartre, le soleil est grincheux. Il réfléchit un instant. La mousse de sa bière lui colle aux babines. Il dit : « J’aime décrire mes fantasmes, mes envies. Même si c’est pas forcément vrai, je raconte des histoires dans mes sons. » MC Jean Baptiste prend une gorgée. Son rap est sexuel, onirique. Il dit : « Les rappeurs font souvent de leur banlieue un far-west. » Lui, il est de Neuilly, bâillon de Sarkozy.

Les deux ne se ressemblent pas tellement, mais la passion de la musique, et d’un genre, les lie. La même envie fulgurante d’écrire, d’allonger des vers sur des pages blanches, la même envie de lâcher ses histoires dans un micro, la même envie de les rendre mélodieuses. « Je parle de ma vie, ici. Je parle de police, parce qu’on se fait contrôler. Je parle du quartier », explique Flex. « Le rap, c’est surtout l’écriture », ajoute-t-il. MC Jean Baptiste, depuis sa butte, est d’accord.

L’écriture, essentielle, donc. Alors une question, qui bouscule le monde du rap depuis pas mal de temps, s’impose : celle des ghostwriters. Littéralement, écrivains-fantômes. Ils écrivent dans l’ombre. Des inconnus qui, pour leur plume, sont recrutés pour faire rimer les mots. On ne les voit jamais aux Music Awards ou aux Victoires de la musique, pourtant ils sont la patte de certains refrains qu’on chantonne. Dans les années 2000, l’Américain Mad Skillz fait un coming out dérangeant l’entourage. Il chante à l’époque : « Je suis un rappeur fantôme/ Je suis le mec que vous ne voyez pas/ J’écris des tubes pour les rappeurs que vous aimez, et je leur envoie la facture. » Les ghostwriters sont les nègres des rappeurs. « Depuis toujours, les écrivains ont des gens pour les aider à écrire, alors pourquoi pas les rappeurs ? » se demande, sans gêne, MC Jean Baptiste.

Flex donne un dernier croc dans son Giant. Le Quick de La Courneuve se vide. « Pour moi, le système des ghostwriters, ça casse le mythe du rappeur qui doit écrire ses textes, lance-t-il. Quand t’es rappeur, tu dois l’être jusqu’au bout, tu dois faire ta musique, tes textes, ton clip. » En France comme ailleurs, on tait les noms des rappeurs pas inspirés. Le plateau de Flex est un champ miné. Il avait faim. L’après-midi, il avait vadrouillé à la FNAC de Châtelet « pour acheter le dernier album de Nolwenn Leroy, « Bretonne » : « J’écoute de tout. »

M.C Jean Baptiste glougloute une dernière gorgée de bière. Le serveur ramène l’addition. « Moi, si je devais faire une collaboration avec quelqu’un, ce serait avec Zahia. J’aimerais écrire une histoire avec elle, dans une chambre du Ritz. Le côté sexuel et luxueux. En même temps. » Le rappeur de la Courneuve a un autre trip. « Moi, j’aimerais faire un rap avec Patrick Poivre d’Avor. Derrière son écran, il m’a vu grandir. » Pour l’occasion, Flex s’improviserait ghostwriter : « Je lui écrirais les paroles. »

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

MC Jean Baptiste : soundcloud.com/mcjeanbaptiste
Flex : flexmp3.skyrock.com

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