Franck Gastambide, 34 ans, est un réalisateur urbain et sensible travaillant généralement en groupe. Les Kaïra, son premier long-métrage sur des jeunes « de cité » qui veulent devenir des stars du X, est sorti mercredi sur les écrans. Les yeux rieurs et le timbre posé, Franck Gastambide n’a pourtant rien de la caillera qui passe du shopping au marché du X comme les personnages de sa web série. Ses phrases ne commencent pas par « Franchement » et ne finissent pas par « T’as vu ». Non. Et si vous le croisiez dans la rue, vous auriez du mal à deviner son vécu.

Né dans le 77 où il habite encore, Franck Gastambide grandit dans un pavillon de Melun où son entourage travaille davantage « à Carrefour ou à la Mairie plutôt que dans le cinéma ou la télévision ». De ses parents dont le nom pourrait avoir des origines basques, Franck est un mélange : « de ma mère femme de ménage qui était socialement au bas de l’échelle et de mon père libraire qui avait accès à toute la culture ».

Benjamin d’une fratrie de trois enfants « très différents » dont le métier de l’un, policier, « lui vaut des vraies dédicaces dans le film Les Kaïra », Franck connaît un parcours scolaire « pathétique » dû à une dyslexie tardivement décelée. « J’ai fait toute ma scolarité sans savoir pourquoi j’étais incapable de retenir mes tables de multiplication et l’orthographe. Cela a été très pénible car je ne me sentais pas inférieur intellectuellement mais j’étais le dernier et la risée de la classe». Se présentent alors à lui deux options. « Soit tu deviens une victime, soit tu deviens une caillera » et une ambition : celle d’être «un peu dans la lumière ».

Pendant le BEP Compta qu’il suit pour sa proximité géographique, Franck se découvre une passion peu commune, le dressage de chiens. « Dans la librairie, mon père mettait la presse en rayon dès 7h du matin et rentrait tard après avoir fait la caisse et une heure de route. Se jeter sur les animaux à l’âge de 13 ans avait probablement un lien avec un manque affectif… ».

Le jour de son examen final a lieu un concours canin. Franck fait son choix : « Je n’ai pas eu mon BEP mais j’ai gagné le concours de chiens ». Avec pour seul diplôme son permis de conduire, Franck se définit comme « un éternel autodidacte » fier de ce qu’il fait bien que complexé : « J’ai toujours peur qu’on me prenne pour un imposteur ».

Sa claque cinéphile, il la prend à 16 ans dans son cinéma de quartier avec La Haine, « programmé en banlieue parce qu’il parle de banlieue » et comprend ce jour-là « que le cinéma peut apporter autre chose ». La chance de sa vie arrive quelques années plus tard lorsqu’un dresseur le recommande sur le tournage des Rivières pourpres. Il lui permet de rencontrer Mathieu Kassovitz dont il adore le travail. De là, Franck intègre le collectif Kourtrajmé de Romain Gavras et Kim Chapiron, se lie d’amitié avec Jib Pocthier « qui sait rire de sa petite taille » et Medi Sadoun « l’un des mecs les plus drôles de France ». Il réalise des clips et des pubs pour Pepsi, puis rencontre Mouloud Achour qui les introduit chez MTV : « Moi en tant que réalisateur, JB pour faire des happenings et Medi pour des doublages ».

Lorsque Mouloud Achour quitte MTV pour Canal +, il y a deux options : attendre d’être viré ou proposer des choses. Franck se lance dans un pilote de télé-shopping version « caillera » sans moyens « avec une caméra en bas de la tour ». Refusée par les chaînes hip-hop MTV Base et Trace TV, Kaïra Shopping est acceptée en web série par « le label de l’humour qualité ». « Canal + a osé mettre à l’antenne un programme qui divisait au sein même de la chaîne et affirmé que l’humour est segmentant. C’est extrêmement culotté ».

Grâce au succès de la série sur le web, Franck réalise ensuite des épisodes sur la chaîne. Puis Mathieu Kassovitz lui suggère d’en faire un long-métrage. « Canal en rajoute une couche » raconte-t-il et le projet devient possible quand les producteurs de Mandarin (OSS 117, Potiche…) « entrent dans la boucle ». Salué par la presse et les professionnels à Cannes en mai, «Les Kaïra est parti ce jour-là. D’un coup, dans le métier, les gens se sont dit : « Ils tiennent un bon film » et nous avons décalé la date de sortie en espérant être numéro 1 ».

Considérant que « les plus grandes stars du cinéma sont issues de la télé», Franck ne se leurre pas sur le système : « Ce n’est pas parce que tu viens de la télé que ça va marcher mais ce n’est pas parce que tu fais de la télé que c’est de la merde ». Proche de Ramzy Bedia, originaire de Gennevilliers, Franck envoie un message optimiste à la jeune génération de réalisateurs : « Le cinéma, c’est des familles – c’est pour ça qu’il est difficile d’entrer – mais ce qui est nouveau, c’est qu’il y a des familles comme nous ».

Reprochant aux médias de traiter la banlieue comme les pitbulls qu’il dressait – « on a menti sur le nombre de morsures parce que c’était vendeur et que ça faisait peur à tout le monde » -, et d’être, avec Les Kaïra, un peu « récupéré », Franck pense qu’il faut « se servir de ces invitations pour communiquer différemment ».

Tourné à Melun avec les habitants de son quartier et influencé par Super Bad de l’américain Judd Apatow, Les Kaïra est à l’image de la manière dont Franck aime filmer la banlieue : celle qu’il connaît, avec sincérité.

Claire Diao

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