Le 5 avril 1971, paraissait dans Le Nouvel Observateur, une tribune signée par 343 femmes (artistes, intellectuelles, mais aussi des femmes non-connues du grand public) qui affirmaient avoir eu recours à un avortement, alors condamné par la loi de 1920 et pouvant entraîner des poursuites pénales. Elles déclaraient ainsi :

« Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »

La Une du Nouvel Observateur avec en titre : « La liste des 343 Françaises qui ont eu le courage de signe le manifeste ‘Je me suis fait avorter' ».

Je me souviens quand la tribune est parue, j’ai pensé à la signer mais j’avais un poste d’institutrice et j’ai eu peur.

Repris dans le journal du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), Le Torchon Brûle, ce texte s’inscrit dans un cadre de lutte pour l’avortement libre et gratuit, qui symbolise aujourd’hui le mouvement féministe des années 1970. Si l’enjeu du droit à l’interruption volontaire de grossesse, de même que celui de l’accès à la contraception, est une revendication politique centrale de ce mouvement, c’est parce qu’il « met en lumière le contrôle social du corps des femmes par les hommes politiques, les médecins et les juges », comme l’écrivent Bibia Pavard, Florence Rochefort & Michelle Zancarini-Fournel dans Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours (édition La Découverte, 2020).

50 ans plus tard, c’est l’occasion de « rendre femmage » (comme nous indique Marion, 20 ans et militante féministe interrogée) à celles qui se sont battues pour le droit des femmes à disposer de leurs corps et d’interroger les résonances contemporaines d’une lutte féministe cinquantenaire.

À l’occasion de cet anniversaire, une tribune signée par 343 femmes et personnes pouvant vivre une grossesse, vient d’être publiée dans le JDD et demande à l’État un allongement des délais légaux d’accès à l’IVG en France.


À Bobigny, en 1972, Gisèle Halimi a marqué la lutte féministe de son empreinte en défendant une mineure ayant avorté après un viol.  

Avortements clandestins et avortements à l’étranger

Avorter dans la clandestinité, parfois au péril de leur vie, ou aller avorter à l’étranger pour celles qui en ont les moyens : voilà les deux options qui s’offrent aux femmes en France qui souhaitent interrompre une grossess, jusqu’au vote en 1975, de la « loi Veil » qui légalise l’IVG.

« J’ai eu deux avortements qui ont été difficile », confie Cécile, qui s’est rendue à l’étranger pour avorter, avant la loi de 1975. « La première fois, j’ai dû aller à Londres. Il a fallu payer le voyage, et l’avortement coûtait à l’époque 1500 francs, ce qui était monstrueux pour moi. Et c’est là que la mère d’une amie, à qui j’en avais parlé, m’a fait parvenir 1500 francs en argent liquide en lui disant : ‘Je ne veux plus en entendre parler, je les lui donne.' » 

J’ai été au MLAC, j’ai pratiqué des avortements clandestins. 

Peu de temps après, paraît le Manifeste des 343. « Je me souviens quand la tribune est parue, j’ai pensé à la signer mais j’avais un poste d’institutrice et j’ai eu peur. Je me suis dit : ‘Est-ce que je risque d’être virée de l’éducation nationale ?’ J’étais veuve et j’avais un petit enfant, ça aurait été une catastrophe. »

Et pour les femmes qui ne peuvent pas partir à l’étranger, la clandestinité reste le dernier recours. C’est parce que nombreuses sont celles à y laisser leur santé, leur fertilité ou bien même leur vie, qu’en 1973, le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC) est créé, à l’initiative professionnel·le·s de santé, rejoint par des militant·e·s féministes et des organisations d’extrême-gauche.

« J’ai été au MLAC, j’ai pratiqué des avortements clandestins », raconte Nicole. « Pour moi, c’était un engagement concret. J’y ai été aussi parce que j’étais infirmière de formation. » 

En plus des avortements clandestins pratiqués grâce à la méthode Karman (une technique médicale d’avortement qui consiste à aspirer le contenu de l’utérus. Si elle tient son nom du médecin Harvey Karman, elle a initialement été développée par deux femmes, Lorraine Rothman et Carol Downer), le MLAC organise des départs à l’étranger des femmes souhaitant avorter.

Si le mouvement est fondé deux ans après la parution de la tribune des 343 femmes, Nicole souligne : « Le manifeste a été important. Il était plutôt à l’initiative des mouvements féministes, et à l’époque j’étais plutôt dans les mouvements d’extrême gauche, mais j’étais déjà persuadée de l’importance du droit à l’avortement et le manifeste a renforcé mes convictions. »

Pendant très longtemps, j’avais tendance à m’écarter du féminisme des années 70, mais je pense que je ne le connaissais pas assez bien. 

Elle ajoute : « Mais j’ai davantage côtoyé les médecins qui ont signé l’autre manifeste. » Il s’agit là d’une référence aux « Manifeste des 331 », signé par des médecins qui revendiquaient la pratique de l’avortement et paru le 5 février 1973.

« Un féminisme intergénérationnel » ?

Quel héritage les mouvements sociaux passés nous lèguent-ils ? Si la lutte pour le droit à l’avortement existe dans la mémoire collective, davantage d’ailleurs autour de la figure institutionnelle de Simone Veil que de celle des milliers de militantes qui se sont battues pour que cette loi soit votée, fait-il sens pour les militantes féministes d’aujourd’hui de s’en revendiquer ?

« Pendant très longtemps, j’avais tendance à m’écarter du féminisme des années 70 »,  confie Camille, militante au Planning Familial. « Mais je pense que je ne le connaissais pas assez bien et que j’avais fait un lien un peu trop rapide avec certaines approches dans lesquelles je ne me reconnaissais pas. Finalement, en me penchant dessus, je tends à m’inscrire dans un féminisme intergénérationnel, mais je pense qu’il faut aussi prendre en compte que la lutte actuelle est plus large que ce qui était revendiqué à l’époque. »

Carla, qui a 28 ans et qui milite dans un collectif féministe révolutionnaire, explique : « Je viens d’Argentine et je suis arrivée en France il y a presque 6 ans. Pour moi c’est quelque chose d’hyper lointain, mais je pense que c’est parce que je n’ai pas grandi ici. Mais je pense aussi que c’est une lutte qui s’est arrêtée, qui a été prise pour acquise par le mouvement féministe, et que les groupes féministes historiques sont déliés du mouvement de la jeunesse, et des jeunes féministes avec des débats qui génèrent des séparations un peu irréconciliables. »

À propos de son héritage politique, elle développe : « Il y a un héritage de toutes les luttes sociales en général, et des luttes féministes et pour le droit à l’avortement en particulier. » 


Le Mouvement de libération des Femmes a été créé en 1970, un an avant la publication du manifeste des 343. 

« Les textes féministes qui ont été écrits dans les années 70, c’est une base théorique, pour moi, mais pas plus, je ne me dis pas : ‘Ah, tiens, on a fait ça à tel moment, alors on va le refaire' », explique Marion, qui précise avoir découvert le manifeste des 343 en classe 4ème, lors de la préparation d’un exposé sur l’IVG. « Mais l’organisation en non-mixité, qui a été centrale dans le mouvement de ces années-là, au sein de MLF, et qui a permis l’éclosion de choses incroyables, c’est quelque chose que je retrouve aujourd’hui dans mes pratiques militantes. Je pense que je le dois au féminisme des années 70. » 

La mémoire des luttes, ça donne des doses d’espoir.

Et elle ajoute : « La mémoire des luttes, ça donne des doses d’espoir. On se dit : ‘Ça s’est passé, c’est arrivé, et avec ce qu’on fait aujourd’hui, on peut aussi gagner.’ C’est important surtout dans le féminisme qu’on puisse transmettre cet héritage, parce qu’on sait que les femmes sont effacées de l’histoire. »

Pour illustrer l’importance des luttes féministes, Carla raconte l’histoire du foulard vert, symbole de la lutte pour le droit à l’avortement en Argentine : « Le vert n’a pas de sens particulier, mais les militantes ont choisi le foulard dans une rencontre nationale de femmes comme symbole de la lutte des Mères de la place de Mai, qui avaient un foulard blanc dans les cheveux. Et c’est dans la continuité de ces luttes pour les droits humains. Aujourd’hui il y a des mères de la place de Mai qui portent le foulard blanc dans les cheveux et le foulard vert autour du cou. Je pense que c’est un bel exemple pour montrer l’importance de la lutte intergénérationnelle. »

La lutte pour le droit à l’avortement, toujours à l’ordre du jour

Si aujourd’hui, le droit à l’avortement n’est pas directement menacé en France, « cela reste une éventualité », selon Anissa, qui a 24 ans et qui se présente comme militante féministe, antiraciste et anticapitaliste. Elle développe : « comme beaucoup de droits fondamentaux, et particulièrement les droits des femmes, ils sont vite retirés lorsque des partis d’extrême droite ou de droite réactionnaire arrivent au pouvoir. » 

Et pour preuve : « l’avortement est désormais interdit dans certains pays qui avaient été parmi les premiers à les légaliser », note Marion, en faisant référence au cas de la Pologne où l’IVG a été légalisée en 1956, avant d’être restreint en 1993 à certaines circonstances qu’un arrêt du Conseil Constitutionnel du mois d’octobre 2020 rendait également anticonstitutionnelles. En France aussi, « il y a des voix qui s’élèvent contre l’IVG, et qui ne sont pas acceptables. »

« C’est facile de se retrouver sans les conditions nécessaires pour avorter : soit à cause du délai qui est dépassé parce qu’on s’est rendue compte trop tard de la grossesse, soit à cause de la galère pour trouver un lieu, un Planning Familial. Et il y a aussi l’état catastrophique des hôpitaux et le manque de moyens. Avec la crise sociale et économique qui vient, c’est l’une des premières choses dont on risque de couper les budgets », s’inquiète Carla.

Se battre pour la réappropriation de notre corps, dans l’espace public et dans l’espace privé, c’est la base des luttes féministes.

« La question de la clause de conscience aussi, elle est très importante, que ce soit en France, en Argentine ou dans d’autres pays. En Argentine, il n’y avait pas de clause de conscience dans le projet de loi originel ; elle a dû être ajoutée pour que les sénateurs votent la loi ». Camille insiste : « On avait demandé la suppression de la double clause de conscience qui permet à des médecins de refuser de pratiquer les IVG, en même temps que l’allongement de seulement deux semaines du délai, et ça a été refusé par le Sénat. C’est toujours une lutte qu’on doit mener. »

La lutte pour l’émancipation des femmes, dont les militantes féministes des années 1970 nous ont laissé une partie en héritage, est encore à mener, puisqu’elle est une lutte globale de transformation de la société : « Avoir la possibilité d’exister librement dans la rue, de comprendre son corps et d’avoir des corps différents, de pouvoir se soigner et de dire qu’on a mal sans qu’un médecin nous dise ‘Non, tu n’as pas mal, et moi j’ai fait des études alors je le sais mieux que toi.’, les luttes contre les violences gynécologiques … », énumère Anissa.

Et avec les slogans apparus dans les récentes manifestations pour le droit à la PMA pour tou·te·s comme le slogan « IVG, PMA, mon corps, mon choix, la question des droits reproductifs reste à l’ordre du jour. » Anissa conclut : « Ça concerne notre corps, et se battre pour la réappropriation de notre corps, dans l’espace public et dans l’espace privé, c’est la base des luttes féministes. »

Eva Fontenelle

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