Mon père, Mohamed Goual, est né en 1936. Il a fêté ses 84 ans cette année. Il est arrivé en France en 1954, à l’âge de 18 ans. Son père à lui, était un résistant algérien recherché par l’armée française qui s’est exilé au Maroc. Analphabète, mon père était berger en Algérie, à Djebala, dès son enfance. Il a fait « l’école des moutons » comme il aimait souvent me dire quand j’étais enfant et que je lui demandais s’il avait été à l’école.

Cette semaine d’octobre, j’entre dans sa chambre, de son appartement en région parisienne, où il passe désormais de longues heures allongé. Dans la pièce, je n’ai qu’une question en tête, que je n’ose pas trop lui poser. Puis, après un temps d’hésitation, je me lance :

– « Ba (papa) ! tu te souviens du 17 octobre 1961 ?
– Oui, je me souviens. Pourquoi ? »

Je vois qu’il est surpris de cette question. À la maison, on ne parle que très rarement de la guerre d’Algérie…

– « C’est pour le Bondy Blog, tu pourrais répondre à quelques-unes de mes
questions ? »

Il finit par hocher la tête, en signe d’approbation.

– « Tu pourrais me raconter ton arrivée en France ? 

Je suis arrivé en France en 1954 à l’âge de 18 ans. Je me suis retrouvé à Nanterre. Je vivais dans une intersection de rues entre l’avenue de la République et la rue des Pâquerettes. C’était en face des bidonvilles. Nous vivions à quatre, parfois cinq dans cette maison qui appartenait à un cousin. Il nous la louait.

Tu faisais partie du FLN (Front de Libération Algérien), quel était ton rôle ? 

Je m’occupais de récolter de l’argent pour le parti. C’était bien organisé. Comme plusieurs de mes compatriotes, je m’occupais d’un secteur sur Nanterre. Je gérais jusqu’à 100 familles. Ils devaient payer leur contribution de 25 francs. Un cadre du FLN passait ensuite récupérer auprès de nous les fonds et nous communiquer les dernières nouvelles et directives.

Comment s’est organisée la manifestation du 17 octobre ? 

Nous (les « Français musulmans d’Algérie ») avions le couvre-feu à et c’était dangereux pour nous de circuler la nuit. Le FLN voulait une action de grande envergure face à cette décision. On nous a annoncé quelques temps avant l’organisation de cette grande manifestation pacifique qui allait avoir lieu à Paris. Tout le monde était appelé : hommes, femmes, enfants. Il était interdit de porter une arme.

Est-ce que les algériens voulaient aller manifester ?

Nous voulions faire avancer les choses et de tous ceux que j’ai appelé pour le 17 octobre, tous étaient d’accord pour s’y rendre. Personnellement je n’ai pas eu à les convaincre.

Comment s’est déroulé le jour J ?

Nous avions d’abord un premier rendez-vous au quartier des Quatre chemins à Colombes avec les autres groupes FLN venant d’Argenteuil, Asnières et Colombes. Puis nous devions nous rendre à Paris, place de l’Etoile.

Est-ce que tu te souviens de l’atmosphère à ce moment là ? 

Je me souviens que durant la manifestation, les chauffeurs de bus nous soutenaient, nous encourageaient à haute voix. Ils avaient même stoppé la circulation des bus pour nous libérer la voie. Il y avait beaucoup de gens du parti communiste à l’époque qui étaient chauffeurs de bus et qui soutenaient la cause algérienne. Une fois arrivés à La Défense, on a vu plein de camions de CRS, et ceux de l’armée. Le dispositif était énorme, impressionnant. Il nous a surpris ! Ils tiraient sur les manifestants et en embarquaient dans les camions de CRS.

Vous aviez conscience de ce qu’il allait se passer ? 

Très vite, la nouvelle s’est diffusée chez les manifestants, et on a appris qu’ils embarquaient des Algériens pour les jeter dans la Seine. Ce qui n’était pas étonnant. Je travaillais à l’époque au Petit-Colombes au sein d’une société de chauffage, située non loin du pont de Bezons et on voyait régulièrement des pompiers repêcher des corps. Beaucoup d’algériens travaillaient en usine la nuit, et c’était très dangereux pour nous. Il y avait même des ouvriers italiens qui étaient pris pour des Algériens et qui avaient été tués par «erreur». Je me souviens qu’après le 17 octobre, les pompiers venaient à ce même endroit sortir des corps accrochés aux branches dans la Seine.

Comment as- tu fais pour t’en sortir ?

Si on avançait, on se faisait tuer. Et on a su qu’il y avait un second barrage à Neuilly-sur-Seine. J’étais avec un ami, un cousin du village. On a fait demi-tour, comme tous les autres. C’était la confusion totale. Tout le monde fuyait. La police et l’armée tiraient de partout, il y avait aussi des affrontements entres les manifestants de tête et la police. Pour s’échapper, on suivait les indications de certains cadres du FLN ou d’autres manifestants afin d’éviter les rues où se trouvaient des policiers ou militaires. Il ne fallait absolument pas en croiser. On a eu de la chance, on a pu s’enfuir ce jour- là. C’était très dur cette période d’occupation et de guerre. »

Il y a quelques années ma mère s’est faite naturalisée française. Mon père, même s’il aime la France et y vit depuis plus d’un demi-siècle a toujours refusé de demander la nationalité française. Je lui ai posé la question, et il m’a répondu : « J’ai déjà été français malgré moi pendant la colonisation. J’ai beaucoup trop souffert et lutté pour redevenir algérien ».  59 ans plus tard, ce 17 octobre 1961, laisse encore des traces.

Samira Goual

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