Je me rappelle la première fois que j’ai lu Les damnés de la terre de Franz Fanon, la première fois que j’ai vu le film La Bataille d’Alger, les mots de mes cousines au Maroc qui me disaient de faire la « danse des cheveux », une danse traditionnelle chaabi, la première fois que j’ai écouté la chanteuse de gnawa Hasna Becharia, quand je suis descendue du métro à Alger et que j’ai vu une ville si marquée par la colonisation, mais si vivante, quand mon père me parlait de Marx et de Bakounine pendant sa jeunesse au Maroc… Je me rappellerai aussi de la première fois que j’ai vu “Un seul héros, le peuple”.

En regardant le film,  je me dis qu’elles sont bien là toutes nos révoltes : dans la libération de nos corps, dans les danses familiales et ancestrales, dans la parole de nos parents et nos grands-parents, dans les rues qui racontent des histoires,  dans les textes de grands penseurs et révolutionnaires.


La bande-annonce du film documentaire de Mathieu Rigouste. 

Dans son film, Mathieu Rigouste nous emmène des années auparavant dans les histoires de femmes et d’hommes qui ont vécu la révolution algérienne dans leurs chairs, à travers leurs souvenirs, et le regard d’historien·ne·s, de journalistes et aussi de la jeunesse. Il nous y emmène pour nous ramener plus déterminés et plein d’espoir dans le présent et pour l’avenir.

C’est son histoire personnelle qui l’a amené à vouloir raconter notre histoire et nos luttes collectives. Et comme ce film ne nous donne aucun héros, aucun individu providentiel, aucun sauveur. Il ne nous donne que le peuple à voir, sa force, et nous amène à revoir la puissance qui réside en chacun·e·s de nous, et pour nous.

Une seule date : celle du 11 décembre 1960

Loin des documentaires historiques parfois rébarbatifs qui multiplient les noms et les dates marquantes, “Un seul héros, le peuple” ne nous donne qu’une seule date, celle du 11 décembre 1960, autour de laquelle des millions d’histoires ont pu exister et se construire. Ce jour-là, les Algériens et Algériennes descendent en masse dans les rues d’Alger et des grandes villes du pays, pour réclamer le droit du peuple algérien, et son désir d’indépendance, en criant “l’Algérie algérienne !”. Cette période de lutte populaire s’inscrit dans un moment où le FLN (Front de libération national) et l’ALN (Front de libération nationale) subissent une contre-offensive répressive militaire de la part de l’Etat français, qui planifie un projet néocolonial, trois ans après la Bataille d’Alger en 1957. Un mouvement qui permettra « d’arracher l’indépendance » deux ans plus tard en 1962.

Dans cet acte de résistance populaire inédit qu’ont été les manifestations durant plusieurs semaines au mois de décembre 1960, tout le monde a sa place, et c’est précisément cela que raconte le film. Femmes, hommes et enfants, chacun·e y prend part à son échelle : confection de drapeaux, de banderoles, soins aux blessé·e·s lors des manifestations (qui feront plusieurs morts), armes et médicaments à cacher, participation aux manifestations…

La place des femmes : Un enjeu majeur

Elles ne sont pas là parce qu’il « faut mettre » des femmes, mais parce qu’elles ont une place à part entière dans la lutte politique insurrectionnelle et révolutionnaire. Invisibilisées et mises à l’écart du processus politique qui a suivi l’indépendance, les femmes étaient pourtant sur tous les fronts, au premier rang, jusqu’à le payer de leurs vies pour beaucoup d’entre elles.

Dans le film, on comprend que la présence des femmes algériennes s’articule dans tous les instants de la révolution, notamment à travers le youyou qui accompagne « des moments de joies, des moments de tension extrême, pour galvaniser, comme signe de courage, d’audace », comme le décrit l’historienne, Ouanassa Siari Tengour dans le film. 

Le documentaire rend justice à leur travail immense dans ce bouleversement historique : elles sont partout, et elles rythment l’insurrection du peuple : « Il y a une rythmicité, une impulsion qui va traverser les autres corps. Il s’agit de faire corps dans la révolte », raconte Karima Lazali, psychanalyste.

La transmission pour la libération perpétuelle

L’œuvre Un seul héros le peuple, qui se décline en un site, un livre et un film, est une page de plus, des mots de plus, des images de plus dans la transmission de notre histoire collective, celle de nos luttes aussi.

Des images d’archives, aux interviews, aux interludes artistiques faits de danses et de rythmes, aux flashbacks contemporains, Mathieu Rigouste nous donne à penser l’après, en nous transmettant la mémoire des luttes avec une parole tranchée et authentique des intervenants qu’il a rencontrés en Algérie.

Tout au long du film, par la métaphore de la danse, et le rapport au corps, on lit les références à Frantz Fanon (qui a tissé une relation particulière à l’Algérie en prenant part aux mouvements révolutionnaires et y consacrant une grande partie de son oeuvre scientifique, NDLR) , qui résonnent encore aujourd’hui comme un cri de libération :

« Le cercle de la danse est un cercle permissif. Il protège et autorise. […] Il se déchiffre à livre ouvert l’effort grandiose d’une collectivité pour s’exorciser, s’affranchir, se dire. Tout est permis… dans le cercle. »

Si l’actualité contemporaine peut nous fait croire à l’impossibilité d’un changement quel qu’il soit, alors que devaient penser les révolutionnaires de l’époque ? Les images des manifestations du Hirak de février 2019 qui ont mené au départ de Bouteflika, et les chants de tribunes de football de l’Ouled el-Bahdja, supporters de l’USMA (Union sportive de la médina d’Alger), nous donnent à voir dans le présent, cette continuité révolutionnaire restée intacte.

Le film de Mathieu Rigouste, « Un seul héros, le peuple » est disponible en avant-première jusqu’au 15 décembre 2020

Anissa Rami

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