« Entrez, entrez, faites comme chez vous ! Vous voulez qu’on vous serve quelque chose ? Du coca ? » Nous sommes chez Connivences, la boutique absolue de la sape à Paris. Le propriétaire des lieux, Jocelyn Armel, alias le Bachelor – chaque sapeur a son blaze – nous accueille les bras ouverts. Le clip de Nzété Oussama, dernière révélation musicale congolaise, passe en boucle sur l’écran plasma au-dessus du comptoir. Le Bachelor porte un superbe costume bleu marine et sent bon le parfum.

« Je ne dirai pas que je suis un sapeur, je suis un habilleur-conseil, mais j’aime être élégant, nuance-t-il. C’est avant tout une marque de respect envers la personne qui se trouve devant moi et aussi une manière de me sentir bien, de m’exprimer. De toute manière, ce n’est pas tous les jours que je m’habille comme ça. » A cela, l’Allureux Miela, « l’homme qui n’a jamais travaillé ni pour un Blanc ni pour un Noir », ajoute, amusé : « Les sapeurs n’existent pas, il n’y a que des sapeurs pompiers ! » Et qu’est ce que vous êtes ? « Je suis un playboy-gentleman. »

Se saper est un investissement de plusieurs centaines d’euros. Et il en faut un paquet pour se faire beau ou belle (puisqu’il n’y a pas que des hommes qui se sapent). La sape paraît ridicule aux yeux de certains, mais elle est bien plus qu’une passion pour d’autres. « A chacun ses centres d’intérêts. Certains dépensent des milliers d’euros pour partir en vacances, nous, nous faisons beaux. Je ne critique pas les gens qui économisent pour aller en vacances, je voudrais qu’on ne me critique pas parce que j’investis dans la sape, lance Le Bachelor. C’est une question de tolérance. »

La sape est un phénomène si populaire au Congo-Brazzaville qu’il touche peu à peu d’autres pays africains. Un jour, une amie d’origine camerounaise vient frapper à ma porte, morte de rire : « Les Congolais nous ont contaminés, j’étais à un mariage il y avait des sapeurs… Des sapeurs camerounais. » Les DVD à la gloire de la sape se vendent tellement biens que certains produisent des suites qui sont autant de best-sellers : « La sapologie » 1, 2, 3, 4…, et, bientôt disponible, « La guerre de la sape », qui évoquera entre autres la question tumultueuse des origines de la sape.

En effet, de Brazzaville à Kinshasa, on se dispute la paternité de la sape. « Je ne dis pas ça parce que je suis de Brazza, mais le berceau de la sape est bien le Congo-Brazza ! C’est un mouvement qui est antérieur à ma naissance. Il date du retour des anciens combattants qui portaient des vêtements occidentaux à ce moment-là. Le phénomène a été popularisé par Max Toundé (grand producteur, sorte de Timbaland congolais, ndlr) », explique Le Bachelor. « D’un pays à un autre, la sape n’est pas la même, ajoute L’Allureux Miela. Les Congolais de Kinshasa sont beaucoup plus extravagants. Ils n’hésitent pas à porter de la fourrure en pleine chaleur ou à porter un costume à 5000 euros alors que le Congolais de Brazza est plus… classique. »

La sape, avant tout l’affaire des adultes, s’étend toutefois aux plus jeunes. On peut trouver dans les DVD des mini-sapeurs, des enfants qui comme les grands, grimacent en marchant et déchaînent des passions. Un certain nombre d’adultes, play-boys ou pas, sont contre cet état d’esprit un peu m’as-tu-vu. Pour eux, l’important c’est d’aller à l’école, car la sape n’est pas tout dans la vie. « La frime pour la frime ne m’a jamais intéressé », affirme le propriétaire de Connivences. Yasmine, 19 ans, abonde : « Je suis congolaise et ce n’est pas quelque chose dont je suis extrêmement fière, même si ça peut parfois m’amuser. »

L’Allurieux Miela s’offusque lorsque nous évoquons les « Dix commandements de la Sape », sorte de manuel de la sapologie. « Les seuls Dix Commandements sont ceux de la Bible. Ceux qui prient pour ces habits sont des gens qui n’ont rien à faire ou qui se moquent tout simplement. Il ne faut pas dire tout et n’importe quoi. »

Ndembo Boueya et Mathy Mendy

Nous profitons de cet article pour rendre hommage à Rapha Bounzéki, grand chanteur lari (Congo-Brazza) et maître incontesté de la sape, décédé le 10 mai 2008.

« C’est Dolce Gabbana, D. G. ! »


La Sape à Paris ou l’élégance Congolaise
 

envoyé par Bondy_Blog

Vidéo réalisée par Mathy Mendy

Ndembo Boueya

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021