Pour ouvrir la danse, rien de tel qu’un documentaire sur la révolution du hip-hop à Mayotte. Il a été projeté ce lundi 30 mai à la Maison pour tous du quartier populaire du Petit-Bard, à Montpellier. Cette année, le festival balance une spéciale dédicace à l’île de Mayotte, le 101e département français. Empêtré dans ses 84 % de taux de pauvreté, ses 26 % de chômage et ses grognes sociales, ce petit bout de France coincé entre le Mozambique et Madagascar produit également d’excellents danseurs. En 2015, déjà, un crew de l’île avait gagné l’étape française du BOTY.

Cette année, Mayotte sera mise en avant durant tout le festival. La réalisatrice Nadja Harek raconte leur histoire dans le documentaire « Hip-Hop (R)évolution » de 2017. Caméra au poing, la documentariste s’est glissée dans la vie de ces gamins démunis pour qui le hip-hop est une immense source d’espoir et d’évasion autant qu’une thérapie. Elle nous explique pourquoi.

Les jeunes de Mayotte ont une rage intacte qui me rappelle la rage originelle dans les quartiers au début des années 80

Le Bondy Blog : Cela fait près de vingt ans que vous suivez le mouvement hip-hop, danse, graffiti, musique. Qu’y a-t-il de particulier à Mayotte qui vous a donné envie de réaliser ce documentaire ?

Nadja Harek : Les jeunes de Mayotte ont une rage intacte qui me rappelle la rage originelle qu’il y avait dans les quartiers au début des années 80. Je ne dis pas qu’aujourd’hui, les jeunes de la métropole sont gâtés. Mais à Mayotte, ils n’ont vraiment rien. Moi, je suis allée tourner là-bas, et ça m’a vraiment transportée vers ces années-là, où on créait sans réfléchir. On créait avec rien. Comme aux origines du hip-hop, de l’autre côté de l’Atlantique.

Le Bondy Blog : Pourquoi le hip-hop français de la métropole est-il enfermé dans un style plus convenu ?

Nadja Harek : Ah ouais ! C’est très normé en France. Après, je pense qu’il y a toujours de la créativité. Je ne vais pas tomber dans le discours du « c’était mieux avant » ! Mais je pense que dans la façon de danser, dans l’énergie qu’ils portent, le Mahorais reviennent aux fondamentaux. Au début, la danse hip-hop se pratiquait dans la rue, au sol, avec des cartons. Le fait d’être dans l’inconfort les amène à déployer une certaine énergie. Je m’explique. Prends le rap. Si quand tu rappes, tu peux te permettre pleins d’arrangements, que tu habilles ta voix avec de petits sons derrière, tu embellis le truc, alors finalement, que reste-t-il du flow pur ? Cet inconfort donne accès à un propos brut, une voix brute, une danse brute, un graffiti qui peut même parfois rappeler les origines, avec un trait qui n’est pas sophistiqué, plus en lien avec un graffiti des îles.

Je ne voulais pas faire un film politique. Je voulais que la réalité de Mayotte transpire dans le documentaire

Le Bondy Blog : En creux, ce documentaire bosse aussi le portrait d’une île qui fait partie de la France et en même temps exclue des standards de la République…

Nadja Harek : Je n’ai pas voulu faire un film politique, genre « Ah, regardez, c’est terrible ! » Je préfère que cette réalité transpire tout au long du documentaire, mais sans le commenter directement. Je fais confiance au spectateur pour comprendre. Comme pour la scène de la bagarre qui éclate et fait que le Battle of the Year est annulé. Je n’insiste pas trop dessus, on comprend qu’il y a une violence latente. Mayotte est une île très fliquée, très pauvre, et très isolée, avec beaucoup d’inégalités. Il y a donc de la délinquance et des problématiques de drogue liés à cette pauvreté. C’est un département français, mais il n’y a pas d’orphelinat, il y a 6 000 gamins dehors, il n’y a pas de salles de spectacle, pas de salles de concert, pas de structure forte qui accompagne les jeunes. Pour moi, Mayotte est la représentation du néocolonialisme français dans tout ce qu’il a de méprisant.

Le Bondy Blog : Au milieu de tout ça, l’association « Hip Hop Evolution », que vous suivez dans le documentaire, ne fait-elle que du hip-hop ?

Nadja Harek : Ce n’est pas du hip-hop. Ce n’est pas du social. Ce n’est pas de l’artistique. C’est un tout en fait. C’est une forme d’association politique quelque part. On va la mettre en relation avec l’association « Attitude » (qui propose des cours de danse hip-hop, ndlr) à Montpellier et qui organise le BOTY. Le lien avec la métropole donne du sens à l’action de l’association « Hip Hop Evolution ». Les mecs dansent parce qu’ils ont envie d’aller en métropole et montrer que Mayotte existe.

Nadja Harek continue d’être aux côtés des B-boys mahorais de l’édition 2018 du BOTY. Leur portrait à suivre sur le Bondy Blog!

Quand les danseurs retirent leurs chaussures, les posent au sol devant 5 000 personnes, au Zénith-Sud avec le poing levé, c’est un acte politique

Le Bondy Blog : C’est un aspect important dans leur danse ?

Nadja Harek : Bien sûr ! Au BOTY de 2011, quand ils retirent leurs chaussures, les posent au sol devant 5 000 personnes sur la scène du Zénith-Sud avec le poing levé, c’est un acte politique. Cela veut dire : « On est là, on existe et on danse pieds nus car nous, on n’a pas besoin de baskets pour danser ». Mayotte n’est pas représenté en métropole. On n’en parle pas comme on parle de la Guadeloupe ou de la Guyane. Ce n’est pas visible, on ne sait pas où ça se situe. Les métropolitains voient juste des actualités avec des mecs qui manifestent contre la vie chère mais ignorent ce qu’il s’y passe.

Le Bondy Blog : Et qu’est-ce que danser peut leur apporter ?

Nadja Harek : La richesse de la pratique de la culture hip-hop, quelle qu’elle soit, leur permet d’avoir une dignité. C’est tout. Le fait de pratiquer, un art, qui passe les frontières, comme là, avec le documentaire, ou avec le BOTY, ça leur donne une place. Ça dit : « Il n’y a pas que des casseurs chez nous ». C’est un peu comme les clichés négatifs sur les banlieues. Certains disent : « Ils ne sont bons qu’à brûler des voitures le soir du nouvel an ». Eh bien non, c’est juste qu’on ne parle pas d’autre chose. Ils sont dans une urgence d’expression qui est vitale.

En métropole, tu peux t’entrainer partout où il y a un sol lisse, gare, centre commercial… Va trouver des sols lisses à Mayotte !

Le Bondy Blog : Y a-t-il une identité spécifique à la danse hip-hop mahoraise ?

Nadja Harek : Oui, tout à fait. Comme en Colombie ou en Inde. Dans tous les territoires qui sont pauvres, où il n’y a pas de structures, de dispositifs pour danser, il y a une touche du folklore tout autant qu’une gestuelle adaptée aux difficultés de la pratique artistique dans ces conditions. On ne s’en rend pas compte mais en métropole, tu peux t’entraîner partout où il y a des sols lisses, à la Gare de Lyon, dans les centres commerciaux, tu peux t’entraîner partout où il y a un sol lisse. Mais va trouver des sols lisses à Mayotte ! C’est pour ça qu’à un moment, dans le documentaire, tu vois les gars s’entraîner dans le préau de l’école maternelle, la nuit, éclairés par les phares du scooter de l’un des danseurs. Donc les mecs, quand ils font la coupole, ils ne la font pas sur la tête, parce que sur un sol qui n’est pas lisse, ce n’est pas possible.

Le Bondy Blog : Qu’est-ce que ça représente pour un groupe de jeunes comme le crew « Insultants » de venir à la métropole disputer une grande compétition internationale ?

Nadja Harek : Là-bas, ils veulent tous avoir le bac, pour venir étudier en métropole. Parce qu’il n’y a pas quasiment pas de possibilités de faire des études après le bac sur l’île. Et de toutes façons, il n’y a pas de boulot. L’idéal, pour eux, c’est celui qui va obtenir des diplômes sur le continent et revient ensuite pour développer son activité sur l’île. Mais pour les danseurs, je ne sais pas, il faut le leur demander à eux.

Propos recueillis par Alban Elkaïm et Amanda Jacquel, à Montpellier

Crédit photo : Amanda Jacquel

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