A l’occasion du cycle « La non violence se fait une toile », qui s’est déroulé en novembre en Seine-Saint-Denis, Laurent Bécue Renard a présenté son documentaire « De Guerre Lasses », au cinéma André Malraux de Bondy. Primé au festival de Berlin en 2003, tourné en 1995 et 1996 à Tuzla, ville de Bosnie-Herzégovine durement touchée par la guerre en ex-Yougoslavie entre 1992 et 1995, son film donne la parole à trois femmes, trois veuves, Sedina, Jasmina et Senada, dont la vie a été ravagée par le conflit. Propos échangés entre le réalisateur et la salle.

Comment en êtes-vous venu à filmer des femmes meurtries par la guerre ?

Le 20e siècle est parcouru de guerres. J’éprouve un sentiment de malaise face au traitement de celles-ci à la télé. Les victimes m’y semblent déshumanisées. Je me suis demandé s’il n’y avait pas un autre moyen de représenter la guerre. J’ai rencontré Fika, une psychothérapeute, dans les premières semaines après la fin des combats en Bosnie, en 1995. Ce fut pour Sedina, Jasmina et Senada, face à la caméra, le début d’une thérapie.

Quel a été le mode opératoire du tournage ?

Techniquement, nous étions une équipe réduite : un caméraman et un interprète. La « thérapie » a duré neuf mois et moi, j’y passais 10 à 15 jours par mois. On prenait des cafés, des repas ensemble mais j’essayais de trouver une certaine distance. Tout s’est toujours bien passé. On leur a dit qu’à tout moment, elles pouvaient refuser d’être filmées mais ça n’a jamais été le cas. La caméra est un amplificateur de la parole du thérapeute. Fika me disait d’ailleurs lorsqu’on tournait qu’elle ressentait comme une densité différente quand la caméra était là. Etre filmé, c’est une validation de ce qui s’était passé.

Pourquoi avez-vous choisi de filmer des femmes ?

Quand on fait du cinéma documentaire, on choisit d’être dans la subjectivité. Moi, j’ai réfléchi à la guerre en tant que trace psychique dans la famille et entre les générations. J’ai filmé 15 femmes au départ puis ça s’est resserré sur trois. Ce sont les paroles qui ont résonné en moi qui m’ont amené à ce choix. Je voulais comprendre comment on peut essayer de vivre avec ce qui s’est passé. D’ailleurs, au tout début du film, Fika le précise bien : elle ne veut pas qu’elles oublient mais qu’elles arrivent à vivre avec ce qu’elles ont vécu. J’ai été très sensible à cet aspect-là. Je voulais que le spectateur soit piégé par le cheminement de ces femmes.

Ont-elles vu le film ?

Oui, elles ont été les premières à le voir. Elles l’ont vu plus d’un an après la fin de leur thérapie. Il y a eu beaucoup d’émotions pendant le visionnage. Tout d’un coup, ce récit donnait du sens à ce qu’elles avaient vécu. Et ce cheminement intérieur c’est une certaine fierté. Plus tard, Sedina a voulu assister à une projection publique où il y avait l’élite bourgeoise de Sarajevo. A un moment, toutes les têtes se sont tournées vers elle; en fait, ils l’ont remerciée de dire ses émotions alors qu’eux la taisaient. Sedina, une paysanne, a vu que son témoignage, faisait sens.

Pourquoi un documentaire et pas une fiction ?

L’immersion totale permet la richesse du documentaire. Je voulais qu’on se dise cette femme c’est une autre moi-même. Avant ce documentaire, je venais de l’écrit fictionnel et après la rencontre avec Fika, le documentaire s’est imposé. J’ai pensé qu’un jour une pièce de théâtre pourrait voir le jour.

Qu’avez vous fait depuis ce film ?

Depuis 2004, j’ai commencé à faire un travail aux Etats-Unis dans un centre de thérapie sur l’homme qui revient de la guerre d’Irak, en tant que mâle. Ce documentaire s’appellera « La trahison des pères ».

Propos recueillis par Stéphanie Varet

Stéphanie Varet

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