Un humoriste de 15 ans. Drôle de surcroît. L’image peut laisser perplexe. Il est admis qu’un ado de cet âge-là c’est un boutonneux à la voix qui fait le yo-yo entre les graves et les aigus et n’a surtout pas grand chose à dire. Son expression est minimaliste et tient généralement en trois lettres : LOL ou MDR. Face à un ado, les trois lettres qui nous viennent à l’esprit sont S.O.S. Voilà à peu près l’image que l’adulte peut avoir des pré pubères lambda.

Stéphane Bak, aspirant comique redore le blason de cette caste adolescente incomprise. Comme il le souligne, sur ce créneau il est seul. « À part si l’on prend en compte Arthur, le seul à faire des blagues d’un ado de 14 ans » ajoute le serial-vanneur. Et bam, une première victime de la répartie du jeune homme, pas si irrévérencieux que cela. Mais qui blague sans cesse, alternant entre réponses sérieuses et boutades. Comme une interview en in et en off.

Dans les bureaux design de son manager dans le centre de Paris, il fait une pause dans l’écriture de son spectacle pour une interview sans prise de tête. Détendu, il triture son Iphone machinalement pendant qu’il répond avec application aux questions qu’on lui pose. Les présentations sont rapides : Stéphane Bak, 15 ans est originaire du Blanc-Mesnil en Seine-Saint-Denis. La première chose qui frappe est la grande taille du jeune homme pour son âge. Tout de noir vêtu avec des baskets rouges aux pieds, son corps ressemble à une tour, tout en en hauteur et en finesse.

La déclinaison d’identité faite, il dégaine une autre vanne pour éviter une question idiote sur le nombre de frères et sœurs qu’il a. L’ado fait mine de compter sur ses doigts pour répertorier sa fratrie avant de s’arrêter et d’asséner un péremptoire : «  y en a trop, laisse tomber. » Il est plus disert quand il s’agit de conter ses premiers pas dans le monde du spectacle : « Tout a commencé par ma rencontre avec Emmanuel Smadja du Pranzo, un restaurant face au Jamel Comedy club alors que j’allais voir Gad et Jamel sur scène. » Puis grâce aux conseils avisés de Shirley Souagnon, humoriste du Jamel Comedy club avec laquelle il chatte sur Facebook, il persévère dans sa voie.

Le jeune homme griffonne des textes depuis le mois de décembre 2010. Avant il avait déjà tenté de s’engouffrer sur le terrain de l’écriture. « J’écrivais depuis l’âge de 12 ans des textes rigolos. C’était mauvais alors j’ai laissé tomber. Puis j’ai repris à 13 ans », explique-t-il, comme si cela faisait une éternité que cette période s’était écoulée. Il souligne aussi qu’il a décelé la fibre comique qui sommeillait en lui en faisant le clown en classe. Cette propension à perturber les cours en faisant rire la galerie lui vaut tout de même un renvoi de l’école. Stéphane Bak a été donc déscolarisé en 2011. Il a mis à profit ce temps pour peaufiner ses sketches malgré l’inquiétude des parents qui ne voyaient pas d’un bon œil le fait que leur rejeton n’aille plus à l’école. Il vient de faire sa rentrée en 3e. Pas forcément de gaité de cœur mais lucide il se dit « qu’on ne sait jamais. » Il espère néanmoins pouvoir conjuguer école et scène.

À la question de savoir si la banlieue accouche d’un humour particulier vu le nombre de comiques qui en sont issus, il réfléchit puis explique qu’il ne veut pas un humour qui pourrait exclure quiconque : « Je fais des blagues que tout le monde peut comprendre, y compris mon manager qui vit dans le XVIe. Je veux que cela soit accessible à tous et ne pas avoir des salles catégorisées. » Si Stéphane Bak a intégré les recettes du succès, il ne faut pas y voir de l’opportunisme dans sa démarche. Il s’excuse presque des blagues un peu trash qu’il a pu faire. « Je ne m’interdis pas grand-chose mais je ne veux pas vexer les gens. Sur scène je ne peux pas dire à une fille qu’elle est moche, si ça se trouve elle a des graves problèmes. Mais je peux placer un “ta gueule”, même si les gens n’ont pas payé pour qu’on leur mette la honte  … »

Parmi les illustres humoristes qui ont chauffé les planches avant lui, c’est Jamel Debbouze qui lui a donné envie de monter sur scène : « Arabe, handicapé et banlieusard c’était pas facile pour lui analyse-t-il. Il a su dépasser tout ça. Il a montré par exemple que les musulmans sont gentils. » Il s’interrompt « euh là j’ai l’impression de parler d’animaux en disant « ils sont gentils les musulmans… » Il reprend. « Il a donné une meilleure image des banlieues, il a contribué à populariser le stand-up, il mérite ce qu’il a et il est quand même super drôle. » Il assure que le regard de ses potes sur lui n’a pas change, « on se voit tout le temps, ce que je vis n’a pas d’impact sur eux-mêmes si y a que l’argent qui les intéresse. Non je déconne ! »

Il confie du bout des lèvres que son père vit très bien sa mise en orbite soudaine, sa mère un peu moins, inquiète des répercussions sur sa scolarité. Mais ceux qui le vivent le mieux d’après lui, ce sont les 43 cousins qui réapparaissent après l’avoir vu au Grand Journal de Canal Plus, « des gens enterrés ressuscitent : “Hey, on t’as vu dans Arnold et Willy.” De toute façon, pour le moment tout mes cachets sont placés sur un compte bloqué. Personne ne pourra m’arnaquer comme Jordy. » Le bébé blondinet star des années 1990 a eu la douce joie de découvrir à sa majorité que c’était dur, dur d’être un adulte et qu’il était sans le sou. Papa avait tapé dans la caisse.

Dans l’un de ses sketchs il dépeint d’ailleurs son propre père en Thénardier prêt à tout pour s’enrichir sur le dos de son fils. Le paternel vénal va même jusqu’à le louer à l’Unicef pour camper l’enfant qui meurt de faim sur les affiches pour les campagnes de don. Stéphane Bak ajoute que la pub est tournée chez lui, pas même besoin d’aller au Darfour. Le jeune adolescent confie « noircir le trait » tout en lâchant « après tout ce que je raconte c’est peut-être vrai », histoire de semer le doute.

Un professionnalisme se dégage de l’ado. Stéphane Bak a la tête sur les épaules. Comme les grands, il s’est entouré d’un manager, Harry Tordjman. Celui-ci a d’abord commencé par être conseiller juridique pour des sociétés de production. Il a donc conscience de l’importance de signer des contrats en sachant les décrypter. Il a décidé de prendre Stéphane sous son aile pour lui éviter ces déconvenues « les mots ont des conséquences. » Leur rencontre s’est fait naturellement et Harry surpris par la maturité de son protégé lui a proposé de représenter ses intérêts. Au-delà de l’aspect contractuel, Harry avoue une « stratégie sur le plus long terme. » Hors de question d’en faire « un coup », puisque le jeune homme n’aura pas 14 ans toute sa vie. Il s’agit plutôt de « l’installer en tant qu’humoriste. » Pour lui, Stéphane est très prometteur, évolue et surtout est en train « d’affûter ce qu’il écrit. » L’enjeu est d’autant plus important que le jeune comique écrit son premier spectacle épaulé par deux professionnels, dont Navo.

Le manager a foi en sa capacité à relever le défi. Il se souvient qu’au moment de monter sur scène au Grand Rex devant 2 000 personnes son poulain a stressé. Avant et pendant. « À la fin, il a rigolé et m’a dit ben en fait ça va. » Le jeune homme lorgne aussi vers le grand écran : « Je veux faire des films, écrire mon propre film, je veux jouer dans des films. » Son vœu a été exaucé, il a joué un petit rôle dans Nous York, le prochain film de Géraldine Nakache avec Leïla Bekhti.

Faïza Zerouala

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