Le jour de son déménagement, Martin* ne se pose pas de question. Aucun papier-bulle ne protège son four à micro-ondes : pas besoin non plus de carton pour contenir ses livres et ses couverts. A vrai dire, l’étudiant de 19 ans n’a même pas prévu d’appeler des amis pour transporter ses affaires vers ses nouveaux 19 mètres carrés : « Je vais descendre au pied de la résidence, pour récupérer un chariot qui traîne. » Martin l’avoue. Comme beaucoup de Cergyssois, il déménage en caddie.

Cent mètres plus loin, bingo : un chariot Auchan en plastique bleu et rouge gît dans la rue du Prieuré, tout près de la Résidence du Port. En chargeant ses sacs, Martin explique : « Je viens d’une autre région : quand je dis à mes amis que j’utilise le caddie pour me déplacer… Ils me prennent pour un fou ! (rires) En arrivant pour mes études, j’ai vu plusieurs personnes transporter de lourdes charges à l’aide des caddies pour faciliter la marche d’un point A à un point B. Comme je n’ai pas de voiture… » Martin hausse les épaules. Il abandonnera le caddie au coin de sa nouvelle rue.

Les caddies sont un sujet brûlant dans la ville de Cergy. Depuis le 12 septembre, un arrêté municipal punit leur abandon sur la voie publique d’une amende de 38 euros. Le phénomène reste pourtant bien plus important que dans les autres villes françaises. Entre les étudiants, familles modestes et les habitants non-véhiculés, environ 100 caddies par jour sont « empruntés » au-delà des limites du parking.

A Cergy, on peut croiser des panneaux originaux…

Des caddies abandonnés partout dans la ville

« Une fois, une copine s’est foulé la cheville, elle n’arrivait plus à poser le pied. On l’a transportée en caddie chez le médecin le plus proche », s’amuse Karima. Quant à Liasmine, elle ne s’imagine pas faire ses courses autrement. « Regardez ce que j’ai acheté », invite la jeune femme frêle, en pointant le doigt vers 3 packs de lait infantile. « On est au milieu du mois. Je n’ai pas les moyens pour un taxi. C’est pour ça que je pousse le caddie jusque chez moi… je n’ai pas la force de les porter. » La mère de famille habite un îlot de lotissements, à trois kilomètres de là.

« Le problème majeur, ce n’est pas l’étudiant qui transporte ses packs de bière le jeudi soir. C’est qu’il y a beaucoup d’incivilités », précise Alex, chauffeur de taxi à Cergy et Pontoise depuis 7 ans. Au volant de sa voiture, il énumère tous les points d’abandon de caddies qu’il connait par coeur : « A Saint-Christophe, près du Boulevard de l’Oise… On les retrouve sur la route, dans les poubelles, et carrément sur le toit des abris de bus ! Un coup de vent, et tout se retrouve sur la route. » Tout en circulant, Alex analyse ce qui, selon lui, a dessiné cette particularité de la ville de Cergy. Selon lui, le problème est avant tout géographique. « On a pensé Cergy comme une concentration de pôles névralgiques : la préfecture, le centre commercial… Entre ces pôles, il n’y a rien, déplore-t-il. Je prends régulièrement des clients qui font leurs courses à 10 kilomètres de chez eux, car il n’y a rien de plus près ! Et peut-on les blâmer ? C’est dû à la paupérisation de Cergy. »

Chaque année, la grande surface compte 200 caddies perdus ou définitivement endommagés. D’ordinaire, une entreprise prestataire se charge de récupérer les caddies abandonnés et les rapatrie au magasin Auchan du centre commercial des 3 Fontaines. La direction a donc opté pour un système de blocage des roues au-delà des limites d’un périmètre de sécurité. Le dispositif estimé à 140.000 euros sera mis en place dans les jours qui viennent. « Enfin ! » s’émeut Hervé, habitant voisin du centre commercial. « J’avais personnellement hâte que ça change. A Cergy, le caddie était devenu un moyen de locomotion comme un autre. » Et de regagner sa Nissan bleue. A la sortie du parking, deux mères de famille entament la traversée du passage piéton, poussant leur chariot à bout de bras.

Sarah NEDJAR

*Le prénom a été changé

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