D’abord le bruit du magnétoscope, acheté en 1985, il n’est jamais tombé en panne, de l’avis de mes parents, leur achat le plus rentable depuis leur arrivée en France. Posé sur un énorme buffet, à côté de la télé, il faisait un bruit magique quand je me mettais sur la pointe des pieds pour enfourner une cassette et que j’appuyais sur « rwd ».
Je ne faisais que répondre aux ordres, ceux de mes parents ou de mon grand frère « faut mettre un film du gros et le maigre ». On en avait toute une collection, tous enregistrés à l’époque où ils passaient sur « La Cinq », on avait donc toutes les raisons de chantonner le fameux « cinq you la cinq ». « Cul et chemise », « Pair et impair », « Quand faut y aller, faut y aller », « On l’appelle Trinita », quelqu’un était chargé d’égrener tous les noms avant que l’aîné s’arrête sur l’un d’eux. « Ah oui celui-là ça fait longtemps tiens ».  A l’époque « longtemps » c’était le mois d’avant. « Mais c’est lequel déjà ou Bud Spencer il mange direct depuis la boîte de conserve ? ». « C’est dans lequel déjà qu’il est boxeur ? », « hé tu te souviens quand il dit  » ton slip est-il aussi rose que ta tétine ? » ». « Fais gaffe à ce que tu dis toi parce que Dieu pardonne …moi pas ! » puis « chuuuut ça commence ». Mais quelqu’un chuchotait quand même, insolent et fier de sa blague « allez, quand faut y aller, faut y aller ».
Quand le magnétoscope avait fini son vacarme, on entendait le générique (en accéléré souvent, au bout du millième visionnage, ça s’impose). Puis après seulement deux-trois mots échangés de grands bruits de claques, de tartes, de poings, des bruitages géniaux et magnifiques. Nos dix visages comme absorbés par l’écran. Le bonheur. Bud Spencer et son mètre 90 étaient toujours du côté des gentils et nous, nous faisions comme si les coups qu’ils mettaient c’était des vrais. C’était faussement violent, plein de gags et plein de tendresse. Et surtout, dans les films de Bud Spencer, même si Terence Hill aimait souvent faire les yeux doux, il n’y avait pas beaucoup de « trucs nuls ». Les « trucs nuls » c’est à partir du baiser et plus si affinités. Ça rassurait tout le monde, les parents et les enfants qui ne devaient pas trouver un stratagème pour fuir devant ces scènes gênantes.
Nous sommes beaucoup à avoir grandi avec ces films, certains les adorent d’autres les détestent. Ce qui est sûr c’est que je n’ai compris que plus tard, que je n’avais pas grandi avec du « grand cinéma », que c’était des « films de série B », des « western spaghetti ». Apparemment quand vous êtes pauvres, tout est pâtes, du contenu de votre assiette jusqu’aux films que vous regardez. Les Maurice Pialat ce n’était pas pour nous et ce n’était pas grave parce qu’avec le temps, même si on en a regardé du « grand cinéma », les choses ne changent pas. Les films de Terence Hill et Bud Spencer sont toujours là, plus en cassettes, mais en coffrets DVD. L’ascension sociale ça doit ressembler à ça.
Hier, Bud Spencer est mort. Son fil a dit que son dernier mot a été « merci ». Alors à la maison, on a trouvé un moyen de lui dire nous aussi, peut-être qu’on va bouleverser nos programmes et ressortir les cassettes et le magnétoscope du garage. Notre achat le plus rentable on vous a dit.
Latifa Oulkhouir

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