C’est une anecdote qui va bientôt être élevée au rang de légende. Il y a une année ou deux, lors de la prière du vendredi dans la mosquée du petit village marocain qui a vu naître mon père, une vieille dame murmure : « s’il vous plaît mon Dieu, faites sortir Manar de prison, elle n’a rien fait ».

Mettons fin au suspense dès maintenant, Manar n’est pas l’équivalent berbère et méconnu de Nelson Mandela. Manar est le personnage fictif d’une série turque « Samhini » (pardonne-moi en arabe), diffusée sur la chaîne semi-publique marocaine 2M entre 2013 et 2019. Plus de1500 épisodes, 6,5millions de téléspectateurs en moyenne devant la TV à 19h chaque soir. On dit que la série a tellement absorbé le public marocain que les voyous se calaient sur cette horaire pour commettre leurs larcins. Le succès de cette série réside dans le doublage en « darija » (arabe dialectal marocain) parlé par une majorité de personnes de toutes les couches sociales quand jusqu’ici, les séries étaient principalement doublées en arabe littéraire, moins accessible.  Mais il réside aussi dans les rebondissements à foison et le côté très « gnian-gnian » comme dans tout soap digne de ce nom. Evidemment, la série a connu un certain succès auprès de la diaspora maghrébine en France.

Chez moi, le dîner ne pouvait être servi qu’une fois l’épisode du soir diffusé. Le ventre qui gargouille et l’audace d’en faire part ? La réponse maternelle se faisait cinglante :  « J’ai pas fermé la cuisine à clé et j’ai pas non plus mis de cadenas sur le four que je sache, si quelqu’un veut manger maintenant, il est libre d’aller se le préparer. » De son côté, le paternel regardait d’un oeil, feignant de ne pas apprécier avant de laisser échapper un hoquet de surprise devant un énième retournement rocambolesque.

Je vous raconte ça parce qu’il semblerait que ces derniers jours, l’industrie culturelle turque ait encore frappée et ce, bien au-delà des foyers maghrébins. Notons que ces derniers étaient avant-gardistes. Nos mères ont été les premières à succomber à la passion des ralentis et des violons des réalisateurs turcs.

Sur Netflix, le film « Koğuştaki Mucize » rebaptisé par bon nombre d’internautes fainéants « le film turc » est entré dans le top 10 en France et déchaîne quelque peu les passions. Beaucoup crient au chef d’oeuvre quand d’autres leur demandent de calmer leurs ardeurs. L’histoire ? Un veuf, déficient mental vit paisiblement dans un village avec sa mère et sa fille lorsqu’il se retrouve accusé à tort du meurtre d’une petite fille. C’est l’adaptation d’un film coréen que la Turquie a mis à sa sauce (sans mauvais jeu de mot culinaire). La petite fille du héros est très mignonne mais semble avoir toujours les larmes aux yeux, soit de joie, soit de peine. De la musique triste, des gros plans, des citations philosophiques qu’on dirait piochées sur Evene, de la poésie arborescente (faut le voir pour comprendre), le réalisateur semble s’être lancé un défi simple : « vous n’avez pas voulu de nous dans l’UE alors je vous jure que je vais tous vous faire chialer ». Cela dit, c’est rare de voir un héros souffrant d’un handicap donc soulignons-le.

Alors ça dure un peu plus de 2h et ça se regarde comme on se contente parfois de manger un plat un peu tiède. Ca passe mais mettons-nous bien d’accord : ce n’est pas vraiment un chef d’oeuvre. Et puisque j’ai souvent vu le comparatif, laissez « la ligne verte » en dehors de tout ça s’il vous plaît.

Tout ça pour vous dire que vous n’avez absolument plus le droit désormais de vous moquer de vos et de nos daronnes quand elles kiffent sur une histoire d’amour impossible venue d’Istanbul. Force est de constater que l’industrie culturelle turque est forte quand il s’agit de toucher les coeurs. D’accord, avec des gros sabots. Mais quand ça touche autant de gens, il faut savoir s’incliner. Alors faites plaisir à vos mamans, dites-leur qu’elles avaient raison depuis le début, lancez le film et pleurez ensemble. Et à la fin du confinement, emmenez-les faire ce voyage à Istanbul qu’elles vous réclament depuis des années.

Latifa OULKHOUIR

Credit photo : Netflix

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