Cela fait plusieurs semaines maintenant que la France entière est confinée. Sur son sol, la propagation du Covid-19 cause une hécatombe : les gens tombent gravement malades, les hôpitaux sont saturés, les plus défavorisé.e.s sombrent dans une précarité sans précédent, le nombre de morts augmente de jour en jour. Et au plein cœur de ce chaos, certain.e.s médias et personnalités conseillent aux femmes de… ne pas « se laisser aller ».

L’expression, souvent employée péjorativement, désigne une « absence de soin, négligence (dans l’attitude, le langage, le comportement, notamment dans la tenue vestimentaire) » (source : CNRTL). Se laisser aller n’est donc pas bien vu, certes, mais en ces temps de crise devrions-nous vraiment pointer du doigt celles dont la priorité n’est pas leur apparence ?

Depuis qu’il a commencé, les « conseils » foisonnent pour faire du confinement une quête spirituelle, un appel à l’hyperproductivité et autre temps de réflexion philosophique. Bien que cette démarche m’agace au plus haut point, l’injonction à « prendre soin de soi » (comprenez « de son apparence ») m’interpelle particulièrement.

Et pour cause : elle ne vise presque que les femmes. Comment expliquer qu’en temps de crise, de grands médias comme M6 jugent important – voire obligatoire – que les femmes se pomponnent ? Est-ce le moment ? Soyons clair.e.s : il n’y a pas de bon moment pour inciter une femme à « se faire belle », mais les circonstances actuelles sont encore moins propices à ce genre de diktat.

Il n’y a rien de léger derrière de telles injonctions

Vous vous souvenez du très problématique « stressed, depressed but well dressed » qu’on voyait partout en 2014-2015 (allez, 2016 max) ? C’est comme s’il était remis au goût du jour. De par leur condition, les femmes sont littéralement stressées, déprimées mais devraient tout de même être en beauté. Entre charge mentale, violences conjugales (en augmentation d’au moins 36% dans la zone de la préfecture de police de Paris durant la première semaine de confinement seulement) ou leur surreprésentation dans des métiers précaires (mais plus que nécessaires), cette phobie du « laisser-aller » féminin me semble plus qu’indécente.

J’entends déjà mes détracteurs dire « Tu vas trop loin, ce sont juste des sujets un peu légers pour décompresser ». A d’autres. Il n’y a rien de léger derrière de telles injonctions. Premièrement, n’est-ce pas paradoxal d’exercer une pression sur les femmes pour les faire… décompresser ?

Deuxièmement, le seul fait que les femmes uniquement (ou presque) soient visées est parlant : nous sommes ici face à une des nombreuses manifestations du patriarcat et de la misogynie. Quoi qu’il arrive, les femmes doivent être soignées, sophistiquées, « jolies ». Petite parenthèse : je mets « jolies » entre guillemets car l’art de s’apprêter est-il intrinsèque à la beauté ? Les femmes déjà très naturelles en temps normal sont-elles laides, se laissent-elles aller ?

Moi, je passe mes journées en pyjama et je me porte parfaitement bien

J’ai l’impression que cette crise sanitaire exacerbe – ou met en lumière – l’animosité de notre société envers les femmes. Les temps sont durs, la situation est grave, mais on trouve quand même le moyen de critiquer leur physique. Elles qui en font déjà tant alors qu’elles ne devraient pas.

Ici, le terme « injonction » est pour moi d’une importance capitale : les femmes doivent faire ceci, les femmes doivent faire cela. Mais dans quel but ? Au nom de quoi ? Selon qui ? Et surtout, pour qui ? Apparemment, Cristina Cordula et M6 pensent (ou prétendent penser) qu’une apparence soignée aide à garder le moral. Eh bien laissez-moi vous dire que moi qui adooore être bien sappée (selon mes critères, évidemment), je passe mes journées en pyjama, je me suis maquillée et habillée deux fois depuis le 17 mars, et je me porte parfaitement bien.

Alors oui, certaines femmes ont besoin de se pomponner pour tenir le cap – et c’est tout à leur honneur. Je ne juge pas les femmes qui se maquillent, se coiffent et s’habillent pendant le confinement. Je juge l’impératif. Du moment qu’elles le font de leur plein gré (par plaisir, pour tester de nouvelles choses, pour rester actives, pour garder un repère…) je les encourage même à continuer. C’est comme pour tout : mis à part l’assouvissement des besoins fondamentaux, les conditions nécessaires au bien-être varient d’une personne à une autre.

Pour finir, je dirai juste ceci : faites ce qu’il vous plaît. En temps normal comme en ces temps compliqués, vous n’avez aucune obligation de « garder la ligne », de « faire attention », de ne pas vous « relâcher ». Vous n’avez aucune obligation non plus de plaire à votre conjoint, à votre famille, à vos ami.e.s, à la société.

Si vous voulez faire votre meilleur contouring pour aller à Carrefour, faites ; si vous voulez rester nue toute la journée sur votre canapé, faites aussi. Je refuse qu’on vos infantilise. Vous savez déjà ce qui est mieux pour vous. Votre seul devoir, c’est de sortir saine et sauve de cette pandémie. Tout ce que je vous demande, c’est de rester en vie.

Sylsphée BERTILI

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