Le confinement aidant, ou n’aidant pas, le temps passé sur les réseaux augmente et avec lui peut-être le nombre de personnes susceptibles d’être témoin ou victime de la propagation de fake news, de violence et de propos haineux en tout genre. La cyberhaine et les infox, d’autres mots pour évoquer ces mêmes fléaux modernes, ont largement intégré les milieux de la recherche et les milieux associatifs et militants multiplient les formes de lutte.

Au nombre de ces formes de lutte, un projet lancé en 2016 par la journaliste suédoise Mina Dennert sous la forme d’un goupe Facebook #jagärhär, « je suis là » pour la traduction en français. Motivation très ambitieuse : faire d’internet un endroit meilleur. Derrière ce groupe, la volonté de mobiliser une sorte d’armée de la bienveillance pour contrer celle de la haine en ligne.

Depuis, l’initiative a bien grandi et forme aujourd’hui le réseau Iamhere. Elle a essaimé dans 13 autres pays et compte selon les pays plusieurs milliers voire plusieurs dizaines de milliers de membres par groupe. Début 2019, un groupe francophone a finalement vu le jour. Il agit en France mais aussi en Suisse, en Belgique ou au Québec.

Un peu plus d’un an plus tard, il compte près de 5600 membres. Le principe du groupe est simple. Quand les médias, principalement les médias nationaux, diffusent sur Facebook des articles dont les thèmes suscitent des réactions haineuses ou sont propices aux fake news, les administrateurs ou des membres eux-mêmes peuvent décider de lancer ce qu’ils appellent « une action ».

Une mission en trois étapes

Etape 1, ils partagent le lien de l’article concerné sur le mur du groupe. Etape 2, l’action consiste à travailler collectivement pour rendre le moins visibles possibles les commentaires haineux ou violents rédigés sous cet article. Puisque l’algorithme de Facebook permet de faire remonter les commentaires les plus likés, il s’agit donc pour les membres du groupe de rédiger des commentaires positifs, soutenants, constructifs voire parfois, lorsque les membres s’en sentent capables, d’engager une démarche de dialogue avec les trolls, les haters et autres pourvoyeurs de haine.

L’objectif : noyer la haine avec de l’amour…

Pour que l’action marche le mieux possible, les membres veillent à ce que ces nouveaux commentaires deviennent plus nombreux plus likés que les autres, ou bien que les likes sur les commentaires positifs déjà existants soient plus nombreux. Toujours pour s’adapter à l’algorithme, le groupe privilégie pour ses actions les articles datant de moins de 8 heures et dont les commentaires vedettes n’ont pas encore atteints les 150 likes. Etape 3, plus l’action fonctionne, plus la part des commentaires que l’algorithme aura relegués plus bas dans le classement et auxquels les internautes ne seront plus confrontés sera grande.

Pour mener à bien cette mission de diffusion de bonnes ondes, chaque nouvelle personne rejoignant le groupe a bien sûr accès à de nombreux outils pour choisir les bonnes réactions ou pouvoir mieux distinguer les fakes news des vraies infos. Il y a des liens vers les sites de fact-checking des grands médias, notamment.

L’une des dernières actions menées concernait par exemple un article traitant de l’aide de l’Etat annoncée pour les plus fragiles pendant le confinement, pour lesquels les commentaires insultants envers les bénéficiaires du RSA se multipliaient. En parcourant le mur du groupe, on compte des actions plus ou moins liés à l’actualité mais on voit très vite les mêmes thèmes revenir. Transformés en mots-passion que la haine en ligne ne prend souvent pas ou trop peu la peine d’interroger.

Ils voyagent à chaque diffusion et chaque partage avec leur lots d’idées automatiques et deviennent à leur tour des activateurs automatiques : migrants, IVG, PMA/GPA, violences faites aux femmes, musulmans, dérèglement climatique, travailleuses du sexe, inégalités en Seine-Saint-Denis, inégalités dans le monde, inégalités tout court…

La haine revient sur les banlieues, sur les minorités

En France, la création du groupe été impulsée par Xavier Brandao, déjà militant sur ces questions et fondateur du site repondreauxprejuges.com. Il résume les actions du groupe avec un but simple : « apporter un autre message que celui qui est majoritaire pour que la foule silencieuse puisse se dire qu’il y a en a qui pensent autrement » Une tentative pour rééquilibrer les rapports de force et de visibilité en ligne qui lui fait dire : « Si tout le monde s’exprimait, les haters représenteraient une minorité, dans la vie quotidienne, la société est suffisamment mature pour se réguler elle-même ! »

Il analyse d’ailleurs : « Parfois, c’est de la haine ordinaire, c’est la petite mamie avec ses chats qui a des petits enfants et qui commente pleins de choses en mettant des coeurs mais qui va aussi lire des articles super anxiogènes qui racontent toujours les mêmes choses et qui va se laisser emporter par ses émotions. (…) Depuis le coronavirus, j’ai l’impression qu’il y a moins la haine, du fait que le virus est naturel et que c’est moins évident de mettre du politique dedans mais elle est quand même très forte et quand elle surgit, elle est encore plus violente qu’elle n’a pu l’être. Les fake news sont assez absurdes, la haine revient sur les banlieues, sur les minorités, ce sont des discours organisés sur les réseaux sociaux pour faire tourner les fake news. »

L’initative a fait boule de neige à sa création dans les milieux les plus militants mais elle rassemble aujourd’hui bien plus largement. Xavier Brendao constate que les profils des membres sont très variés. Certains ont fait des études, d’autres non, certains sont militants, d’autres pas. S’il y a plus de femmes que d’hommes, tous les types de métiers sont aussi représentés.

Les motivations d’engagements elles-mêmes sont plus nuancées et plus variées qu’on pourrait le croire. Paola par exemple, résidente en Suisse, est devenue l’une des administratrices du groupe qu’elle a rejoint il y a quelques mois : « J’ai trois ados à la maison et eux s’informent énormément sur les réseaux sociaux et le web, explique-t-elle. Je trouvais qu’ils pouvaient avoir beaucoup plus de mal que nous avant pour faire la différence entre fake news et vraies infos. Ils voient cette haine  en permanence sans pouvoir décoder de manière réfléchie. C’était un sujet important pour moi et je suis devenue une grande utilisatrice de Facebook alors que ce n’était pas le cas avant. »

Je voulais que le groupe m’aide à mieux contenir ma colère

Il y a l’accompagnement à la politisation des enfants comme il y a une manière de canaliser des convictions. Rokaya, elle, a 43 ans et habite Poissy. « Cela fait des années que je commente des articles divers et variés, oscillant dans mes commentaires entre la pédagogie, l’ironie, la colèreet la tristesse, raconte-t-elle. C’était une motivation au départ égoïste de rejoindre ce groupe, dans le sens où je me suis dit qu’il allait me permettre de mieux contenir ma colère face à tant de haine et d’intolérance. »

Ce qui n’empêche pas derrière pour autant, militantisme ou non, de chercher à prendre conscience de certains angles morts pour rendre l’action du groupe plus efficace. C’est ce qui permet à Sylvie, 59 ans  depuis la banlieue de Lille de constater : « Je trouve qu’au fil des mois, nos interventions s’améliorent et s’éloignent de la réaction émotive, ironique ou moralisatrice. Nous allons plus vers des demandes d’explications, de compréhension. »

Si Facebook a été retenu plus que les autres réseaux sociaux pour rassembler ces membres, c’est qu’il reste le premier réseau social, même si les jeunes y sont moins présents. Ombre au tableau tout de même. Dans le contexte, Twitter a été prompt à s’organiser pour lutter contre la propagation des fake news allant jusqu’à supprimer certains tweet présidentiels au Brésil ou aux Etats-Unis. Ce qui n’empêche pas Paola de regretter que, depuis le confinement, de trop nombreuses tentatives pour signaler des commentaires ne respectant pas la charte de Facebook n’aient pas abouti.

Ces dernières semaines, elle reçoit souvent pour réponse un message lui indiquant, dans les grandes lignes, que la situation ne permet pas à Facebook de prendre en compte et de traiter son signalement. Premier réseau ou non, le confinement est peut-être l’occasion de mieux considérer, mieux payer, mieux protéger et recruter bien plus ces personnes dont on parle encore trop peu et qu’on appelle parfois les éboueurs du web, celles et ceux qui s’exposent chaque jour au pire pour essayer eux aussi de faire d’internet un endroit meilleur.

Anne-Cécile DEMULSANT

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