J’en peux déjà plus. Et pourtant je suis casanière. Normalement, c’est un plaisir pour moi de n’avoir à circuler qu’entre mon lit, mes toilettes et ma salle de bain. C’est mon petit triangle des Bermudes d’habitude, là où je disparais, où je n’existe plus pour personne.

Mais là je n’en peux plus. Me voilà au 4ème jour de fièvre et de mise en quarantaine. Est-ce que j’ai le coronavirus ? J’en sais rien. Est-ce que j’ai la grippe ? J’en sais rien non plus. Je ne sais même plus si j’existe encore. La fièvre m’a transportée dans des mondes inconnus. J’ai dîné avec Macron et un pangolin dans mes songes. J’ai passé mes nuits au milieu de manif où des gens criaient « faut s**** qui pour se faire dépister ? » C’est véridique.

Mais je n’ai pas perdu pied tout de suite.

Au premier jour, quand un peu de fièvre et de fatigue se sont faits ressentir, j’ai ricané. Je me suis enroulée dans une couette en me disant que ça irait mieux demain. J’étais comme certains médecins français au début de la pandémie, à parler de grippette tout en continuant à claquer les bises quatre par quatre.

Au deuxième jour, mon corps m’a joué des tours. Je me suis levée en me tâtant les bras, « ça a l’air d’aller hein ». C’est là que ma gorge est devenue un champ de lave et qu’une rafale d’éternuements m’a bloquée les sinus emportant avec elle le goût des aliments. Soit ma seule raison de vivre.

Je crois que c’est à partir du troisième jour que j’ai commencé à tenir les meubles pour avancer. Voyant mon corps passer du chaud au froid comme un frigo en fin de garantie j’ai décidé d’appeler un médecin. Quand j’ai commencé à énoncer les symptômes, on m’a presque raccroché au nez. Ca ressemblait trop au coronavirus. « Appelez le SAMU ». J’ai hésité avant de composer le 15 puis je me suis dit que la vie me réservait peut-être encore deux trois trucs un peu sympathiques à vivre et que ce serait dommage de les rater. Trente minutes avant qu’un jeune homme débordé ne décroche et que je me confonde en excuses « oui je suis désolée, je suis pas dans la psychose mais on m’a dit de vous appeler ». Il a pris mes coordonnées, deux trois informations puis « quelqu’un va vous appeler ». Moi toujours sur le même disque « ok ok mais vous savez je suis vraiment désolée ». Et lui essayant de ne pas me dire de fermer ma gueule (c’est honnêtement tout ce que je méritais) « le système d’appels d’urgence francilien est en train de s’effondrer, vous avez mis trente minutes à nous joindre, vous vous rendez compte ? » « Ah oui mais vraiment je suis désolée ». J’ai passé le quart d’heure d’après à me dire que ça se trouve, à cause de mon appel, quelqu’un était mort d’un AVC quelque part car il n’avait pas pu joindre le 15 par ma faute. « Je suis vraiment désolée » dis-je encore à voix haute. Seule. Dans mon salon.

Une heure et quelques hallucinations fiévreuses plus tard, on me rappelle. J’explique de nouveau mon état. La personne au bout du fil, du SAMU 92, me dit que, au vu de mes symptômes aucun médecin ne voudra me recevoir. Je me suis dit, tiens, faudrait que certains songent à relire le serment d’Hippocrate. Il m’envoie un SMS et me dit qu’il va me rappeler dans deux heures pour connaître l’évolution de mon état.

Dans le SMS, il y avait un lien renvoyant, entre autres, vers les consignes classiques de lavage de mains. C’est comme si on prescrivait la pilule à une femme enceinte me suis-je dit. On me dit de me laver les mains alors que si ça se trouve, le virus est déjà logé dans mes poumons en train d’embrocher mes globules blancs un à un.

Le SMS susmentionné

A ce moment-là, j’ai décidé de prendre mon destin en main. Direction la pharmacie en bas de chez moi. La gorge sèche, le nez rouge, les petits yeux brillants et fiévreux, le pharmacien m’a lancé des médicaments comme on rend son arme lors d’un braquage quand la police débarque. Il a balancé ça sur le comptoir et a pris ma carte bleue du bout des doigts.

Après ça, j’ai attendu l’appel du SAMU qui n’est jamais arrivé. J’ai dormi, beaucoup. Je n’ai pas suivi les conseils de mes proches « dis que t’as fréquenté un italien récemment », « aggrave les symptômes ». Mon préféré étant « dis leur que tu as 70 ans ». 

Je ne saurais jamais de quel mal j’ai été atteinte durant ces quelques jours. Je vais sûrement rester encore enfermée mais j’ai peur d’oublier comment les êtres humains interagissent entre eux. Vu que je ne suis déjà pas très douée pour les relations sociales ça serait dommage. Mais je me dis que je vais peut-être aller serrer la poigne au vieux du premier étage, lui qui ne dit jamais bonjour dans les escaliers, ça lui fera les côtes. Et sinon, de temps en temps, pour m’occuper, je relis le SMS du SAMU comme celui d’un ex qu’on aime encore.

J’ai quand même regardé le président à la télévision. J’ai été rassurée. D’accord il n’y avait pas de pangolin mais il avait meilleure mine que dans mon rêve.

Latifa OULKHOUIR

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