Vous connaissiez peut-être les Pinçon-Charlot, ce couple de chercheurs en sociologie devenu un peu iconique, pour leurs nombreux ouvrages et observations au long cours sur la grande bourgeoisie parisienne ou la reproduction sociale. A eux deux, ils cumulent une petite centaine d’années de recherche et de productions en tout genre. Tout récemment, ils ont choisi un nouveau mode de diffusion de leurs travaux, en sortant « le premier jeu de sociologie critique », Kapital, porté par la maison d’édition « La Ville brûle ». Ils organisaient, samedi 23 novembre à la Marbrerie à Montreuil, une partie publique suivie d’une séance de dédicace.

Une bonne partie des jeux de société – de ceux qui mettent en péril les amitiés – comportent cette petite part de hasard et toute une série de probabilités pas très charitables qu’il faut accepter d’affronter si l’on veut être de la partie. Comme le coup de la case départ au Monopoly ou le droit quasi inaliénable de rejouer après un double… Mais le petit détail qui met mal à l’aise avec ce jeu, Kapital, c’est la force du parallèle avec la société de privilèges aussi réelle qu’arbitraire décrite dans les ouvrages des Pinçon-Charlot.

Les règles sont très simples. Un plateau avec une case départ sur laquelle on place les joueurs – jusqu’à quatre. Un peu comme dans la vie, au moment de la naissance, chaque joueur tire le dé avant de commencer la partie. Probabilité pas très charitable oblige, celui qui fait le plus grand score sera automatiquement désigné comme dominant. Tous les autres joueurs seront tout aussi automatiquement désignés dominés.

Un instrument de lutte drôle et accessible

Une fois la partie commencée, le but du jeu sera de gagner le plus de capital culturel, symbolique, social et financier. Comme dans la sociologie bourdieusienne. Et puis ensuite il y a un dé pour avancer sur le plateau, et des cartes à tirer. Avec bien sûr, un tas pour le dominant un autre pour les dominés. Au cours de la partie, les joueurs avancent chacun leur tour. Et les cartes qu’ils tireront leur feront perdre ou gagner du capital. Sans surprise, l’équité entre dominant et dominés dans le contenu des cartes ne restera qu’un concept lointain.

Chaque carte s’accompagne de courts commentaires politiques autour de l’actualité ou autour de mécanismes qui cristallisent les rapports de domination. Par exemple concernant les dîners du Siècle, ce prestigieux club d’influence qui rassemble les plus puissants venus des entreprises, des médias, de la culture ou de la politique. Ou encore concernant le sujet épineux des paradis fiscaux… A mi-chemin entre l’humour et la pédagogie militante, le jeu est très documenté, très actuel. Un instrument de lutte heureusement considérablement plus accessible que le Capital presque éponyme écrit il y a plusieurs siècles.

Marianne Zuzula, qui représente la maison d’édition, insiste sur cet aspect : « Monique et Michel ont fait énormément de choses. Maintenant ils ne sont plus chercheurs, ils sont à la retraite mais ils sont de plus en plus militants (…) Leur objectif c’est toujours trouver le meilleur moyen de parler au plus de gens possible. » Avec ce jeu donc : « L’idée c’était de réussir à faire passer à travers les cartes le plus de connaissances possibles, de notions de sociologie critique et que ce soit drôle aussi donc c’était un exercice d’écriture vraiment particulier pour eux… Ce n’est pas comme dans un livre où il y a beaucoup de place pour écrire ! » 

Reste que la composition de la salle ce jour-là à la Marbrerie, semble plutôt très homogène. Parmi la cinquantaine de personnes présentes invitées tour à tour à venir tirer le dé en face de Monique Pinçon-Charlot qui joue le rôle de la dominante pour la partie, il y a par exemple des membres de l’éducation nationale, comme Antoine, Nicolas ou Erwan. Ils ont la trentaine et sont amateurs de jeux de société.  Ils réagissent entre eux au jeu et à sa dynamique. Erwan reconnaît volontiers : « C’est vrai que là, une partie de la salle est déjà sensibilisée à ces questions-là… »

C’est beaucoup le prisme social qui compte

Quid de faire circuler le jeu dans des centres socio-culturels ? Dans les écoles ? Pour l’instant, en effet, le jeu est distribué en librairie ainsi que dans les magasins de jeux. Le jeu présente un potentiel de politisation ludique et on imagine qu’il pourrait connaître un rayonnement bien plus large en étant diffusé dans d’autres lieux. Pour pouvoir armer solidement le plus grand nombre et notamment les plus jeunes, l’air de rien, autour de la connaissance de l’actualité et de tous ces mécanismes évoqués.

Monique et Michel Pinçon-Charlot débordent largement de leur rôle de chercheur pour intégrer régulièrement celui de militant, la preuve, la partie publique ce jour-là se termine par un appel clair à la mobilisation contre la réforme des retraites. Pour autant, au-delà du mode de distribution choisi, et du prix de jeu (35 euros tout de même), il s’agit peut-être aussi d’interroger la sociologie dont s’inspire en partie ce jeu. Au regard des toutes les couches qui se superposent pour former les rapports sociaux actuels. Parce qu’il faut penser l’intersectionnalité. Et leur complexification croissante dans ce qu’ils impliquent en termes de discrimination, par exemple.

Jihane et Marion, la trentaine elles aussi, sont venues passer un moment ensemble à la Marbrerie. Elles ont assisté à la partie, « un peu distraitement » reconnaissent-elles. Jihane a fait des études de sociologie, Marion d’anthropologie. Elles apprécient l’idée du jeu mais Jihane tient aussi à nuancer : « Moi j’ai fait des études de sociologie mais plus autour de la sociologie interactionniste et c’est vrai que dans cette sociologie, celle de Bourdieu, c’est beaucoup le prisme social qui compte. » Elle cite en complément des figures qu’elle juge intéressantes à ce sujet : « il y a par exemple Amandine Gay (…) elle a fait un documentaire qui avait énormément tourné, ça s’appelait Ouvrir la voix, dans lequel ce sont uniquement des femmes noires qui s’expriment. Voilà, dc’est beaucoup plus sur l’intersection des discriminations sociales, raciales, de genre ».

La sociologie bourdieusienne, la sociologie critique et toutes les recherches qui s’y rattachent ont permis et permettent encore une avancée particulièrement précieuse pour (se) saisir de la complexité des rapports sociaux et pour les subir le moins possible. Et parce qu’elle ne perd rien de sa valeur, il faudrait aussi continuer d’écrire sous le signe des convergences. Celle des luttes comme celle des recherches en sciences sociales.

Anne-Cécile DEMULSANT

Actuellement en réimpression, le jeu sera de nouveau disponible début mars

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