L’ambiance est zen au Local, à Montreuil. Une odeur d’encens est diffusée dans les pièces et des représentations cubaines de la Vierge Marie habillent les murs blancs. Zoé la tatoueuse nous ouvre les portes de son humble demeure. Tatouée de presque partout, elle reçoit Cirine pour son tout premier tatouage et pas n’importe lequel, un tatouage berbère.

« Elles sont de plus en plus de femmes à se tatouer des motifs berbères », me dit-elle. Elle dont la meilleure amie est kabyle, s’intéresse depuis longtemps aux symboliques de ces motifs. Zoé explique qu’il est hors de question de pratiquer un type de tatouage sans avoir bien pris connaissance de l’histoire et des pratiques culturelles le caractérisant. Son premier intérêt pour le tatouage berbère vient du fait qu’il est un art pratiqué par et pour des femmes.

Zoé met à l’aise ses clientes, sur un fond sonore de Bob Marley. Détendue, Cirine se fait tatouer à l’aiguille et à l’encre végane. La technique se veut être plus respectueuse pour la peau, et évite donc les douleurs et les bruits incessants provoqués par la machine. Le tatouage est pratiqué de manière traditionnelle parce qu’il se veut être dans le respect des pratiques anciennes. Cirine est sereine, presque endormie, pendant que Zoé lui passe l’aiguille sous sa chair. Après une bonne heure, le tatouage est fini. Cirine se réjouit de porter sur sa peau le symbole de l’olivier. Celui-ci n’est pas insignifiant pour celle qui a souhaité mettre à l’honneur ainsi ses origines tunisiennes. Il représente la richesse et l’abondance.

Des parents qui, souvent, rejettent le tatouage berbère

Ce tatouage, elle souhaite que ses soeurs l’aient également pour partager ce lien avec elles et pour perpétuer les pratiques des anciennes. Elle me confie que ses parents ne sont pas au courant par rapport à son tatouage mais qu’elle va leur en parler prochainement. Cirine me dit, que dans l’absolu, son père ne le désapprouve pas parce qu’il est un héritage culturel et qu’il a toujours vu ses grands-mères arborer cet art sur leur visage. Sa mère, quant à elle, le désapprouve d’un point de vue religieux mais ne le conteste pas en soi. Elle n’est donc pas inquiète à l’idée de leur dire. La question de l’appréciation du tatouage chez nos parents est particulière, car ils sont ceux qui ont vu et grandi avec les tatouages berbères mais ils sont souvent ceux qui les rejettent. Que s’est-il donc passé pour que cet intérêt pour le tatouage saute une à deux générations ?

Pour Célia, il s’agit d’abord de réaffirmer l’identité amazigh. Cette journaliste de 39 ans s’est tatouée le symbole amazigh : la lettre Z de l’alphabet tifinagh qui symbolise le sang commun des Amazigh sur l’annulaire droit. Ce tatouage visible lui vaut par ailleurs une reconnaissance toute particulière à Paris, il n’arrive pas un jour sans qu’elle se fasse interpeller dans la rue par un : « Mademoiselle, vous êtes berbère ? » Célia est particulièrement sensible à la question des minorités berbères en Afrique du Nord  notamment des peuples touaregs, des Rifains du Maroc, des Kabyles en Algérie qui sont une minorité culturelle dans le monde arabe. Aujourd’hui les minorités berbères représentent entre 28 et 38 millions de personnes. Son tatouage est donc un geste politique et assumé bien qu’elle ne trouve pas toujours le soutien nécessaire de sa famille, qui préfère faire profil bas sur les origines.

Perpétuer la tradition

Le tatouage berbère, c’est aussi un moyen de se reconnecter avec ses origines et ses ancêtres. Elles sont plusieurs femmes à se tatouer ainsi pour rendre hommage à leur grand-mère. Célia et Dhouha n’ont pas connu leur grand-mère et pourtant, elles ont ressenti le besoin de créer un lien avec elles. Ce lien c’est la perpétuation de la pratique du tatouage berbère.

Zoé la tatoueuse me confie que ce sont les deux raisons principales qui poussent les femmes à se tatouer des motifs berbères : entretenir un lien avec les anciennes générations à travers le tatouage et affirmer leur berbérité. C’est aussi le moyen de se réapproprier son corps en décidant du motif et de l’emplacement, choses qui n’étaient pas permises à l’époque de leurs grands-mères. Le tatouage était un cadeau, un embellissement de la femme et par conséquent elles n’avaient que très peu de marge de manoeuvre.

La perception du tatouage par la génération de nos parents est complètement différente de celle que l’on peut avoir aujourd’hui. Elle est baignée par un mélange de conservatisme religieux et de perception déformée par les ravages de la colonisation. Il n’est sans doute pas insignifiant de faire un lien de ce regain de pratique du tatouage berbère avec la montée des revendications berbères en France et en Afrique du Nord.

Khaoula BEN AZOUNE

Crédit photo : Luca Roccotiello / Flickr

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