En France, aujourd’hui, je vois des personnes masquées, sur nos écrans, dans les journaux, dans les transports en commun, et même certaines dans la rue. Tout le monde parle de ces personnes, partout. Il paraît même que c’est devenu obligatoire de se masquer dans certains endroits (les transports, les commerces…) et que la police peut nous réprimander en cas de non-respect de ces nouvelles règle de vie en société.

Quelle ironie… Après des décennies de matraquage médiatique contre la dissimulation du visage, avec des arguments sécuritaires contre les musulmanes portant le voile et les manifestant-e-s masqué-e-s. Des discours et des lois racistes, sexistes et islamophobes qui ont stigmatisé et diabolisé les femmes portant le niqab – les rendant même hors-la-loi – et avec elles toute la communauté musulmane. Et des années de propagande contre les manifestant-e-s « habillé-e-s de noir et encagoulés », appelé-e-s « casseurs », « la gauche radicale ».

Un terme est même né au début des années 2000 : « islamo-gauchisme » ! Utilisé par la gauche défendant sa vision discriminante de la laïcité et par la droite et l’extrême-droite. Il fait d’une pierre deux coups en disqualifiant toute parole issue des militant-e-s « d’extrême gauche » et en diabolisant la communauté musulmane.

Il y a 10 ans, une loi a été adoptée, sous le mandat de Nicolas Sarkozy, interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, ayant pour objet d’interdire le port d’une « tenue destinée à dissimuler son visage ». Elle est entrée en vigueur le 11 avril 2011.

Bien qu’aucune référence à l’islam ne soit mentionnée dans le texte de loi, il est promulgué dans un contexte islamophobe grandissant, où la « question » du voile porté par les femmes musulmanes était omniprésente. La loi prévoit jusqu’à 150 euros d’amende et un « stage de citoyenneté » pour les femmes portant le niqab, un harcèlement policier et une humiliation de plus, les stigmatisant d’office d’un défaut de citoyenneté.

Il est stipulé dans le texte de loi que ces pratiques – cacher son visage – « peuvent constituer un danger pour la sécurité publique et méconnaissent les exigences minimales de la vie en société ».

 « Les exigences minimales de la vie en société » 

Voulaient-ils dire par là que le sourire est une exigence minimale pour vivre en société ? On ne peut pas dire que les Parisien-ne-s soient pourtant les plus réputé-e-s pour leur sourire. Ne pas voir les expressions du visage a été un des arguments pour construire l’autre comme une menace. La rhétorique est la même que tu caches tes cheveux sous un voile (les bonnets, ça ne compte pas !) ou le bas de ton visage, si tu « te caches » (selon les normes occidentales) c’est que tu as quelque chose à cacher…

Pourtant depuis l’imposition du port du masque pour le coronavirus, la population semble s’adapter à ce nouveau mode de communication et « sourire avec les yeux » devient ce qu’il y a de plus normal. Il est devenu possible de communiquer le visage caché sans faire de l’autre une figure repoussoir, dangereuse et suspecte.

Si nous réfléchissons plus loin encore, ces « exigences minimales » ont-elles toujours été les mêmes dans l’Histoire française ? Nicole Pellegrin, historienne spécialiste des 16e et 17e siècles, répond non. Au contraire, explique-t-elle, cette focalisation sur l’Islam invisibilise une histoire bien plus longue et plus complexe du port du voile et de la dissimulation du visage. Dans son livre Voiles, une histoire du Moyen-âge au Vatican II, elle explique que « le voile est présent en terre d’Islam, chrétienne et hellénique », il n’est pas exclusivement religieux, et selon les contextes, il peut aller des « manifestations du deuil, à l’expression des émotions, à l’affirmation du secret, de la noblesse, de la hiérarchie sociale, de la séparation, du paraître — des expériences qui ne sont pas réservées aux femmes. »

Le rapport que l’Occident entretient avec l’islam et sa focalisation sur les musulmanes voilées découle aussi de l’Histoire coloniale : « Pour maîtriser cet Orient, un des moyens utilisé fut le contrôle des corps des femmes indigènes. […] Ainsi sera construit et alimenté tout un imaginaire colonial pour [les] stigmatiser et [les] enfermer ».

En effet, le « féminisme colonial » comme l’appelle le sociologue Abdesamad Dyalmi, qui prône le dévoilement des femmes musulmanes au nom de leur liberté et de leur « dignité », comme le disait Nicolas Sarkozy, ne date pas d’hier. Pendant la guerre d’Algérie, des cérémonies de dévoilement des femmes algériennes ont eu lieu sur la place publique, où étaient proclamés « de longs discours en faveur de l’émancipation des femmes avant de lancer leurs voiles à la foule ». 

Natalie Benelli, sociologue, explique le rôle politique de l’instrumentalisation de ces arguments : « La mise en évidence de la domination masculine « chez l’Autre » – le Noir, l’Arabe, l’ouvrier - participe de manière fondamentale à la construction des stéréotypes, des préjugés et des haines qui structurent l’oppression raciste. Ensuite, cette opération permet de relativiser, voire de rendre invisible la domination masculine ‘chez soi’. »

Un danger pour la sécurité publique ?

La gestion de la crise du coronavirus a renversé le paradigme sécuritaire : ne pas se masquer est devenu synonyme de danger pour la sécurité publique. Aujourd’hui, personne ne s’est jamais autant senti en sécurité qu’en voyant le visage de son voisin, du passant, ou de la personne avec qui tu partages ton mètre carré de métro, masqué.

La sécurité est une notion floue, dont les Etats se gargarisent. La sécurité et l’insécurité, peuvent avoir tous les visages selon les intérêts des Etats. Hier les femmes musulmanes qui portent le niqab (avec toute l’imagerie raciste, sexiste et islamophobe) représentaient l’insécurité. La réponse sécuritaire a été de les dévoiler, et/ou de les faire disparaître de l’espace public. Aujourd’hui l’insécurité est le coronavirus, contre qui l’on serait en « guerre sanitaire ». La sécurité est la surveillance de tout-e-s et de cacher son visage.

Il n’y a plus besoin de nos visages pour nous surveiller. Nos téléphones, nos données de géolocalisation, nos données sur internet, nos données bancaires, nos données biométriques, disent beaucoup plus sur nous que ne peuvent le dire nos visages. « Les données mobiles sont une mine d’or », c’est pourquoi plusieurs ONG s’inquiètent d’« une nouvelle ère de systèmes généralisés de surveillance numérique invasive ».

Le port du masque généralisé nous montre que les lois contre la dissimulation du visage n’ont vocation ni à assurer la sécurité de la population, ni à permettre le « vivre-ensemble ». Au contraire, ces lois discriminantes, stigmatisantes et liberticides désignent un « ennemi de l’intérieur » pour justifier un arsenal sécuritaire de plus en plus fort. En ce moment, des milliards de personnes dans le monde cachent leur visage, et pourtant on n’a jamais été autant surveillé-e-s.

Anissa RAMI

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