Chère toi,

Bien que je t’aime encore, il fallait qu’on se quitte. Ce n’était qu’une question de survie. C’était toi ou moi. Alors je suis partie sans préavis, sans annonce, sans bruit, il y a un mois. C’était la veille d’Halloween, il avait un peu plu, on avait un peu bu, on venait de fêter nos dix ans après un excellent restaurant italien. Le pire, c’est que je ne suis pas désolée.

Moui. Te dire que tu ne me manques pas serait un mensonge. Et je suis particulièrement nulle pour raconter des bobards. J’avouerai même quelques jalousies quand je te devine contre d’autres bouches que la mienne.

Du coup, j’ai profité du vide que creuse ton absence dans mon quotidien pour réfléchir. J’ai déroulé le papier de notre histoire, j’ai enlevé le filtre jaunâtre et nostalgique par lequel je la regardais. Je n’ose pas encore poser mes yeux sur le rebord de ma fenêtre, parce que c’était l’endroit où l’on communiquait le mieux. On se soufflait des mots doux et partageait nos pensées mélodramatiques dans la nuit et on faisait l’état des lieux de nos vies sur les balcons de nos amis. Clairement, je nous croyais dans un film. Sûrement très français. Sûrement très cliché.

Et puis notre premier baiser, comment l’oublier. Non loin du lycée, dans ce petit square à l’abri des regards. Je l’avais tant attendu. Parce que j’étais secrètement amoureuse de toi, je t’observais de loin, sur les photos, sur les écrans, tu fréquentais mes proches et mes idoles. Tu étais sur toutes les lèvres, t’étais belle, incendiaire, fatale, t’avais une allure folle. Je t’ai tant voulue, toi, ton pouvoir d’attraction, ton assurance sulfureuse, ta voix rauque et ta poésie maudite. Je te voulais, à moi.

Puisque oui, comment oublier, que c’est toi, toi qui m’as consolé, qui m’as fêté, qui m’as récompensé ? Toi, toi qui étais là, dans mes solitudes, mes attentes, mes tergiversations, mes récits, mes expériences, toi qui étais là, après mes colères et mes tristesses, entre deux verres de vin rosé en plein été, entre deux tables gelées sur les terrasses des cafés du mois de janvier. Toi, toi qui m’accompagnais à mes pauses déjeuner ou avec qui je méditais après un ciné. Ensemble, on a contemplé la mer, on a surplombé Paris. Ensemble, on a visité quelques pays, on a fréquenté des endroits interdits, on a chanté au cœur des festivals. Il y avait de quoi se sentir invincible. T’étais manifestement présente, tu me donnais une contenance. T’étais là, pour toujours.

Et puis, à quel instant cesse-t-on de supporter ce qu’on pense aimer ? Il n’y a pas eu la bouffée de trop. Mais il y a eu les premiers étouffements, la respiration qui siffle et tourne court. Tu me collais à la peau, t’étais partout, ton odeur me poursuivait, me dégoûtait. Tu as fini par m’écoeurer. Je vieillissais trop vite à tes côtés. Je pensais que tu n’étais qu’insouciance. Mais t’étais une drogue, une dépendance. Je t’ai voulu à moi, tu te souviens ? Mais en réalité, c’était moi qui étais à toi.

Alors, ce n’était plus possible, toi et moi. Notre relation était toxique. Et tu vois, j’ai envie de retrouver le goût des choses, genre celui du risotto de ma mère et le parfum des rues, genre celui des présentoirs remplis de fleurs. Et grimacer à l’odeur du métro. Je ne descendrai plus fièrement le télésiège avec toi au bec, mais ce n’est pas grave. Je ne t’oublierai pas. Et je ne te regretterai pas. Je préfère qu’on reste amies ? Non, plutôt des connaissances de jeunesse. Peut-être qu’on se retrouvera quelques fois. Mais toi et moi, ça ne sera définitivement plus la même histoire. Je me le promets.

Au revoir. (Je ne te dis pas de prendre soin de toi, car, sans être une grosse rageuse, je te souhaite beaucoup de malheur).

Eugénie COSTA

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